AVANCES » DE L'ANGLETERRE A LA RUSSIE
justifier la conduite de son gouvernement. Les récriminations et les réponses ne variaient pas, même dans la forme. Mais c'est contre l'Angleterre que les reproches formulés par la Russie étaient particulièrement vifs, et, sur ce point encore, M. de Gontaut, sans excuser complètement le gouvernement de Saint-James, ne dissimulait pas une divergence d'appréciation. Il n'allait pas jusqu'à prétendre, comme le prince Orloff lui-même, dans une dépêche qui avait fait « bondir » le chancelier russe, que l'Angleterre était « l'offensée », mais il trouvait assez naturel qu'elle eût été froissée par la procédure des trois cours impériales qui, en rédigeant le Mémorandum de Berlin, avaient semblé s'arroger à elles seules le règlement de la question pendante.
Néanmoins, le cabinet anglais parut un instant disposé à prendre une attitude plus conciliante et M. de Gontaut s'en aperçut au changement d'humeur du prince Gortchakoff. « Ce matin, écrivait-il le 14 juin au duc Decazes, il y a de la détente. Le motif en est que le cabinet anglais a annoncé qu'il désirait faire une communication à la Russie, et on est flatté de l'initiative prise par l'Angleterre. Je ne pense pas que l'on sache encore l'objet de la proposition anglaise. »
Le lendemain, même impression dans les notes de l'ambassadeur : « Très aimable accueil aujourd'hui. Le prince Gortchakoff a la physionomie souriante. Je ne tarde pas à en avoir l'explication : elle est dans l'attitude de l'Angleterre. Il attend un courrier de Londres qui lui fera connaître l'objet de la communication anglaise. Il est probable que le télégraphe lui en a déjà appris la substance, mais il ne m'en a rien dit que ce mot : « L'Angleterre nous fait des avances; « je ne vous le cache pas. » En donnant à M. de Gontaut cette nouvelle, le chancelier restait muet sur le rôle de la France, comme s'il n'eût pas voulu reconnaître la part qu'elle devait avoir à cet événement.
Malheureusement, les avances de l'Angleterre n'étaient qu'une illusion du prince Gortchakoff. « N'y croyez pas trop, télégraphiait le duc Decazes à M. de Gontaut, le 16 juin. L'Angleterre a eu des mots aimables; elle a dû renoncer officiellement à ses méfiances. Mais le terrain de l'action commune n'a pas encore été trouvé. Peut-être même n'est-il pas très sincèrement recherché à Londres. »
La lettre suivante, du ministre, datée du même jour, développait et expliquait le télégramme :
« Les deux lettres dont je vous envoie ci-joint l'extrait me semblent contenir l'explication des espérances qui vous ont été exprimées et dont on avait tort de triompher bruyamment et contre nous. Elles les réduisent aussi à leur juste valeur. Vous verrez qu'on est loin encore de ce rapprochement intime qui devait permettre de se passer de nous. C'était là, d'ailleurs, un mauvais petit sentiment retenu au passage et sur lequel je n'insisterai pas.
« Nous avons rendu un signalé service à la Russie en la retenant un moment et l'arrêtant dans une voie qui lui aurait fait une situation impossible à Gonstantinople et en Europe. Je ne m'explique pas que le prince Gortchakoff ait si peu compris qu'il y aurait quelque imprudence à vouloir réagir contre les faits et qu'il y avait, au contraire, toute sagesse à en tirer le parti qu'ils comportaient. Le 29 au soir, en signant à Gonstantinople la note identique, nous courions une aventure que l'attitude de l'Angleterre pouvait rendre périlleuse, mais qui avait ses raisons d'être; le 30 au matin, les raisons d'être avaient disparu. Le fait brutal pouvait et devait être accepté, et il n'y avait nulle susceptibilité à y mêler, car les faits ne froissent pas les amours-propres. Il fallait se demander simplement quel parti il convenait d'en tirer, et la réponse était facile : gagner du temps, attendre des événements les enseignements qu'ils pouvaient nous apporter et, chemin faisant, écarter les dangers qui nous avaient mis en présence de ce
que j'ai appelé plus haut une aventure, en recherchant les moyens de ramener l'Angleterre dans nos voies.
« Le prince Gortchakoff s'est, pendant quelques jours, cramponné à sa note, et, lorsqu'il a renoncé à sa présentation, ce n'est pas à moi qu'il a fait cette concession, c'est à sa propre raison qui lui disait toutes ces choses plus clairement qu'il ne lui plaît d'en convenir. Pour couvrir cette retraite, il a imaginé un expédient qui, tel qu'il le présentait, n'avait en réalité et contre sa volonté qu'une signification, l'affirmation du dissentiment qui se produisait en Europe, et dont le résultat aurait été simplement de faire croire à la Turquie qu'elle avait dans le monde un fidèle et inébranlable ami, l'Angleterre, et cinq ennemis acharnés à sa perte (1).
« De cet expédient, il y avait cependant un parti à tirer : en modifiant les termes qui nous étaient proposés et qui, par eux-mêmes, étaient fort critiquables, au point de vue de la logique, nous pouvions en faire l'objet d'une manifestation commune à toutes les puissances et trouver ainsi l'occasion de rétablir l'entente à six. La chose pouvait ne pas plaire à Berlin, et les efforts faits par le prince de Bismarck pour entraîner la Russie dans les voies inexorables le prouvent de reste; mais elle était désirée à Vienne, à Rome, même à Ems, quoiqu'on en témoigne de l'humeur. Je l'ai tentée. Je pourrais croire que j'ai échoué, si le langage que vous tient depuis vingt-quatre heures le prince Gortchakoff ne me donnait le droit de dire que j'ai réussi. Ce que j'ai voulu, en effet, c'est rétablir les relations entre les cabinets d'Ems et de Saint- James sur un pied raisonnable; ce que j'ai voulu véritablement, c'est les amener à s'expliquer et à s'entendre. J'y ai réussi, puisque l'on vous a parlé hier « de l'attitude nouvelle de l'Angleterre »
(1) Cet « expédient » est la dernière proposition russe faite aux quatre puissances : suspension de la démarche identique juqu'à ce que le gouvernement turc ait donné la preuve de ses intentions.
et « des avances qu'elle fait à la Russie», et de « ses communications directes ». C'était ce que je désirais, ce que j'espérais; qu'ils s'entendent donc directement, qu'ils s'expliquent directement, en tête à tête, je n'en ai nul ombrage et je ne redoute pas cet accord des quatre, dont la France et l'Italie seraient exclues, pas plus que je ne redoute avec Nigra (1) les périls que fera courir à la France ce rôle médiateur que mon ami voulait réserver à son pays au détriment du nôtre.
« Quant à la nature, à l'intimité, aux conditions mêmes de cette entente, vous pourrez en juger par la correspondance de d'Harcourt, et aussi par la démarche que Lord Lyons vient de faire auprès de moi. Je lui avais, vous le savez, remis, à titre confidentiel et intime, et après de longs développements donnés à la pensée de l'union et de l'entente entre toutes les puissances, deux projets, l'un qui n'était guère qu'une édition remaniée et corrigée de la note identique préparée le 29 mai à Constantinople, l'autre qui s'inspirait plus directement de la dépêche télégraphique du prince Gortchakoiï à Orloff sous la date du 6 courant.
« Lord Lyons m'a lu la réponse de Lord Derby à sa communication. Le principal secrétaire d'Etat me remercie, plus cordialement qu'il n'est dans ses habitudes, de mes efforts, auxquels il s'associe et qu'il apprécie vivement, mais : quant à la première rédaction, elle s'inspire d'une pensée et elle est le reflet d'un document auquel il a voulu rester étranger, et il ne saurait, dès lors, s'associer à ses développements quelque atténués qu'ils puissent être; quant à la seconde indication que je lui avais faite, elle fait pressentir des suggestions ultérieures, dont la seule pensée sera considérée comme une, menace par les uns, comme un encouragement par les autres, et son esprit
(1) Ministre plénipotentiaire d'Italie à Paris.