NEGOCIATIONS ENTRE PARIS ET LONDRES
n'étant pas arrêté sur ce que pourront être en toutes éventualités ces suggestions, il ne saurait être disposé à les prévoir et à s'imposer d'avance l'obligation de les produire quoi qu'il advienne (1).
« Lord Derby termine en disant qu'il est très sensible aux efforts qui sont faits auprès de lui, et qu'il me supplie d'accueillir sa réponse avec le même sentiment de bon vouloir et de confiance avec lequel il a reçu mes ouvertures, et m'en remercie.
« Puis Lord Lyons, continuant, a ajouté qu'il croyait que son gouvernement pensait qu'il serait sage et opportun de laisser aux événements le temps de se dérouler et d'indiquer à l'Europe sa voie. Si les Turcs sont battus, il faudra bien qu'ils se résignent à laisser se constituer une sorte d'autonomie des provinces insurgées, et l'Europe ne s'en mêlerait alors que pour régulariser cette situation nouvelle. Si, au contraire, les Turcs sont vainqueurs, il leur faudra faire pour les provinces soumises quelque chose comme ce qui a été fait pour la Crète (2).
« J'ai dû remarquer que c'étaient là précisément des suggestions ultérieures, et j'ai tiré de cet argument un parti et des conséquences que Lord Lyons n'a pu toutes décliner. Elles l'ont ramené à la situation présente, et il a très nettement reconnu qu'en attendant les événements, il y avait, à l'heure présente, quelque chose à faire au point de vue de l'Orient, et ce « quelque chose », c'est d'engager sans relâche la Turquie à s'entendre et à traiter directe-
(1) Ces « suggestions ultérieures » que faisait pressentir la dernière proposition russe, sont les mesures que les puissances seraient appelées à prendre, si, après le délai accordé au nouveau sultan, il apparaissait que celui-ci persiste dans la politique de son prédécesseur envers les populations chrétiennes. L'attente de ces suggestions serait, dans la pensée de Lord Derby, une menace pour la Porte et un encouragement pour les insurgés.
(2) Allusion à l'insurrection crétoise de 1866. Abdul-Aziz, après l'avoir durement réprimée, fit des concessions à ses sujets chrétiens.
ment avec le Monténégro, même avec la Serbie (1), à faire cesser enfin la lutte par des concessions faites aux insurgés. « C'est ce que vous faites, m'a-t-il dit, et c'est « ce que nous faisons aussi. »
« J'ai répondu que c'était là, en effet, une chose pratique et utile à tenter, mais qu'il était non moins urgent et non moins nécessaire de s'occuper du point de vue plus général et plus européen de la question, qu'il fallait à tout prix affirmer l'entente et l'accord entre les six puissances, ne pas permettre que le soupçon d'un dissentiment entre elles pût être exploité à Constantinople, à Belgrade, à Cettigne ou même ailleurs, qu'il fallait, avant tout, faire disparaître cette cause de malaise et d'anxiété, et que, pour ce faire, il n'y avait qu'un moyen, trouver un terrain sur lequel une manifestation commune pût se produire, une formule acceptable et acceptée par tous, et le faire au plus vite. J'ai ajouté que c'était uniquement dans ce but que je lui avais remis des projets de note commune auxquels je ne tenais nullement dans la forme et dans les termes, mais que mon intention, clairement exprimée dès l'abord, avait été de prier Lord Derby de s'approprier non mes projets, mais la pensée qui les avait inspirés, et de leur substituer lui-même la formule qui lui paraîtrait vraiment propre et correcte.
« Lord Lyons n'a pas hésité à s'associer à cette idée, qui lui paraissait juste, et il s'en est emparé avec tant de complaisance que j'ai cru pouvoir un moment supposer qu'il avait été autorisé par Lord Derby à me suivre sur ce terrain. Il me fallait tirer la chose au clair. Je lui ai donc demandé très nettement si j'étais autorisé à compter sur laprésentation,par Lord Derby, d'une formule se substituant à mes indications et à la faire pressentir. Après quelques
(1) Le Monténégro et la Serbie étaient à la veille de prendre les armes contre la Porte.