‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 106 sur 178 · POURPARLERS ANGLO-RUSSES SANS RESULTAT · texte numérisé non relu

POURPARLERS ANGLO-RUSSES SANS RESULTAT

Majesté de son appréciation équitable, et je lui répétai ce que je venais de dire au prince Gortchakoff... L'Empereur l'accueillit avec bienveillance, puis il me dit qu'il croyait l'Angleterre revenue à des sentiments plus raisonnables et qu'il avait espoir dans la négociation entamée avec elle.

« En lui exprimant les inquiétudes que me faisaient éprouver pour la santé de Sa Majesté les préoccupations qu'elle avait eues pendant qu'elle prenait les eaux, elle me répondit : « Il est vrai, je ne les ai jamais prises dans « d'aussi mauvaises conditions. Mais j'espère maintenant « être plus tranquille. » En finissant l'entretien, qui avait continué sur le même ton de bienveillance et de cordialité, je dis à l'empereur Alexandre que je m'estimais très heureux d'avoir pu passer quinze jours auprès de lui et que j'avais pu me faire la douce illusion, pendant ce temps, d'être accrédité aussi près de lui. L'empereur Alexandre me remercia avec un visage aimable, me serra la main, et il partit. »

Le lendemain 18, le souverain quittait Ems, accompagné du prince Gortchakoff et de toute la chancellerie impériale. Ce départ marquait pour M. de Gontaut la fin du rôle actif qu'il venait de jouer dans les négociations entre la Russie et la France. La période aiguë de ces négociations se trouvait, d'ailleurs, close. Puisque l'Angleterre, sortant de sa réserve hautaine, avait consenti à entrer en pourparlers avec le gouvernement russe, la France n'avait plus qu'à s'applaudir d'un événement auquel elle avait contribué de tous ses efforts et à attendre, en simple spectatrice, le résultat de la conversation. A vrai dire, ce résultat semble avoir été nul, malgré la confiance exprimée par le Tsar et son chancelier avant de quitter Ems. Ce dernier avait promis à M. de Gontaut de lui communiquer les propositions anglaises. Il partit sans l'avoir fait. Le 22 juin, M. de Gontaut ayant demandé à l'empereur d'Al-

lemagne s'il était instruit du point où en étaient les négociations anglo-russes, celui-ci avait répondu qu'il ne savait absolument rien. Voici, d'autre part, ce qu'écrivait sur ce sujet le duc Decazes, le 26, à M. de Gontaut :

« Je suis fort en retard avec vous, mais tout chômait et j'en ai profité pour me recueillir dans l'étude de la situation prise dans son ensemble.

« Vous avez eu quelque peine à vous faire à l'idée que l'empereur Alexandre et le prince Gortchakoff n'eussent reçu de l'Angleterre que de vagues confidences sur ses vues générales. Il paraît bien acquis cependant, à cette heure, que les résumés que nous apportaient les lettres particulières de d'Harcourt étaient exacts, et les dépêches de Schouwaloff, dont je vous envoie aujourd'hui l'analyse, ne contiennent que des développements qui rendent la pensée générale plus saisissante et plus cynique, sans la compléter par des ouvertures ou des propositions formelles. En me faisant cette communication, OrlofT était chargé de me demander quelles étaient mes impressions sur la réponse à faire et la conduite à tenir. Je lui ai répondu sans hésitation qu'il fallait attendre, puisque Lord Derby le demandait ainsi, mais le placer en présence d'un point d'interrogation persistant et lui demander sans relâche de produire une proposition, une formule.

« Puisque nous faisons à l'Angleterre le sacrifice de nos propres inspirations, nous avons le droit de lui demander de formuler les siennes. Je la défie de formuler la politique de la saignée, je la défie de la suivre jusqu'au bout, de la produire devant son Parlement et au grand jour de la discussion publique. Elle peut passer ainsi les heures de trêve; mais si la lutte éclate, que dira-t-elle, que ferat-elle?

« Quoi qu'elle dise et quoi qu'elle fasse, le beau rôle ne sera pas pour elle, et il faudra nécessairement qu'elle fasse montre et parade des vues, des sentiments, des aspirations

pacifiques et conciliantes auxquelles elle a refusé de s'associer le mois dernier. Ce jour-là elle reviendra sur notre terrain et nous aurons beau jeu.

« Vous avez paru vous étonner que l'empereur Alexandre et le prince GortchakofT pussent se contenter des paroles de conciliation et de courtoisie que le comte Schouwaloff avait été chargé de leur transmettre. A la réflexion, on doit cependant s'expliquer qu'ils aient accueilli avec une sincère satisfaction des manifestations qui les mettaient en présence de leurs plus beaux rêves. Du moment où l'Angleterre accepte l'éventualité des autonomies, des indépendances, c'est-à-dire d'un commencement de démembrement, et demande simplement que ces résultats soient le produit d'une lutte à laquelle l'Europe resterait étrangère et dont elle serait simple spectatrice, la Russie peut être patiente. Le prince Gortchakoff l'a avoué avec une sorte de naïveté, lorsqu'il a répondu à Schouwaloff qu'il avait poursuivi le même but par des moyens moins directs. Il a donc tout profit à tirer de ces confidences ou de cette attitude de l'Angleterre et il me paraît qu'il n'y manque pas.

« Remarquez, en effet, que dix jours sont à peine écoulés et voici la Serbie, dont nous avions constaté l'apaisement immédiat à la suite de nos dernières démarches communes, qui prend les armes! Certes, le cabinet russe ne lui a rien conseillé de pareil; certes, il ne lui fournira ni munitions, ni armes, ni officiers; mais ce que le cabinet russe ne fera pas, il lui serait malaisé d'empêcher les comités slaves de le faire, et on peut croire que, ces secours aidant, la Serbie sera en situation de faire bonne figure. Ce n'est pas mon sentiment; mais c'est celui de quelques personnes, surtout de quelques Russes de ma connaissance. En tout cas, il y a là, je le répète, des points de vue qui ont dû ne pas déplaire au chancelier russe.

« Je doute qu'ils aient paru aussi rassurants au comte

Andrassy. Mais qu'y pouvait-il faire? Il peut se dire que si les moyens pacifiques ont échoué ou ont été abandonnés, ce n'est ni par son fait, ni par sa faute, et cette consolation doit d'autant plus lui suffire qu'il ne saurait méconnaître quels périls il viendrait à courir s'il essayait de réagir seul contre ces tendances générales.

« Quant à ce qui nous touche, nous regretterons toutes les difficultés qu'il nous est, dès à présent, donné de prévoir; nous regretterons surtout que l'Europe n'ait pas mieux compris les véritables conditions de la pacification qu'elle devait poursuivre; nous pourrons espérer qu'elle y reviendra à temps; mais, ne risquant rien à cette aventure, nous en serons tout consolés.

« Je n'ai pas cependant poussé l'égoïsme et l'indifférence jusqu'à taire à la Turquie le péril qu'elle allait courir, et aussitôt que j'ai pu entrevoir que Sadiq (1) était au courant de la situation diplomatique, je ne lui ai pas dissimulé que j'estimais que cette politique de non-intervention et d'abstention de l'Europe, qui semblait le séduire, serait inévitablement fatale à la Turquie, si elle y voyait autre chose qu'un moyen de devancer soit la pression de l'Europe, soit celle des événements, et de faire par elle-même, par un acte de son initiative spontanée, tous les sacrifices et toutes les concessions nécessaires pour amener la pacification. Mon interlocuteur m'a compris; mais je ne saurais compter au même degré sur l'intelligence de son gouvernement; peut-être même nous faudrait-il, en bonne justice, reconnaître son impuissance.

« Nous sommes donc, suivant toutes probabilités, à la veille de sanglants événements dans la presqu'île des Balkans. Ma prétention est de n'y mêler mon pays à aucun degré et de rester étranger à tout ce qui ne serait pas une action commune de l'Europe. Cette action commune sera-

(1) Ambassadeur de Turquie à Paris.

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