‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 117 sur 178 · INQUIÉTUDES A LA COUR DE BERLIN · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDES A LA COUR DE BERLIN

conservée, suivant elle, dans l'Assemblée nationale (1).

Il est vrai que tout le monde en Allemagne n'éprouvait pas autant de satisfaction. Les Mémoires de M. de Gontaut ont déjà montré que les sentiments très conservateurs de l'empereur Guillaume l'empêchaient de partager sur les événements de notre politique intérieure les impressions de son Chancelier. M. de Gontaut avait encore une fois l'occasion de signaler ce désaccord. L'Empereur avait vu nos élections avec inquiétude. Le prince Frédéric-Charles en avait parlé deux fois dans le même sentiment, avec notre ambassadeur : « Vous avez beaucoup de républicains, disait-il, dans les nouvelles élections, beaucoup! » La cour et le cercle conservateur de Berlin éprouvaient une certaine défiance. « Ils craignent, écrivait M. de Gontaut, les effets de nos élections par rapport à la situation intérieure de la France; ils s'alarment de l'influence montante de certaines personnalités; enfin, ils redoutent presque également la sagesse et les folies de la majorité républicaine : les folies, à cause des contre-coups que le reste du monde en ressentirait; la sagesse, parce que l'exemple d'une république sage pourrait bien n'être pas dépourvu d'influence sur les destinées à venir des sociétés européennes. »

Quant à M. de Gontaut lui-même, on devine ses sentiments : « Je vous adresse, écrivait-il au duc Decazes le 26 février, une dépêche politique sur les premières impressions recueillies ici à propos des élections. J'ai beaucoup hésité à l'écrire si tôt; mais vous avez intérêt à les

(1) » C'est là, écrivait encore M. de Gontaut, le résultat le plus certain qui ressort, aux yeux de l'Allemagne, de nos dernières élections; c'est à lui que nous devons la bienveillance des jugements que l'on porte ici sur les derniers événements qui se sont passés en France. Cette impression est tellement dominante que l'on est porté à se demander si le gouvernement français, quand même il deviendrait réactionnaire en politique, n'obtiendrait pas davantage encore le suffrage de l'Allemagne s'il entrait dans la voie des persécutions religieuses. »

connaître. J'ai essayé de n'être que rapporteur; ai-je absolument dissimulé mes propres impressions? Je n'en voudrais pas répondre. C'est que je suis à la fois indigné et inquiet, mon cher ami, indigné de voir les Allemands si satisfaits, inquiet de ce qui fait leur joie. Les conservateurs, hélas! ont fait bien des fautes depuis quelques mois; mais que nous réservent ces nombreux républicains si fortement teintés de radicalisme, pour une bonne partie? Leur grand nombre développera-t-il chez eux le sentiment de la responsabilité? par conséquent leur inspirera-t-il de la modération, ou bien les grisera-t-il? Que fera le pauvre Maréchal si abreuvé de dégoûts? Trouvera-t-il grâce devant M. Thiers acharné à sa perte et dominé par ses seuls désirs de vengeance personnelle? Il m'est impossible d'y voir clair de si loin et avec le peu de renseignements que j'ai.

« Il me semble que Yidéal aujourd'hui est de se tenir résolument, absolument sur le terrain de la constitution et d'y appeler les modérés de tous les partis, à condition, bien entendu, qu'ils soient sincères. Mais cet idéal est-il possible? Se contentera-t-on d'un ministère centre gauche? Je l'espère, mais n'en sais rien. Les quelques lettres que j'ai reçues sont très effrayées, trop probablement, bien qu'on ne puisse nier la gravité de la situation. Il est clair que ce sont les principes conservateurs qui sont en jeu aujourd'hui. Tout en étant très modérés, nous ne pouvons les abandonner et je crois qu'il importe d'être aussi fermes que raisonnables dans leur défense.

« Les Allemands sont dans la joie! Ils espèrent bien, sans guerre, achever de nous abaisser. Ils détestent la France et l'Eglise catholique, et ils applaudissent particulièrement à tout ce qui sert leur haine; ils sont bien aveugles!... »

Quelques semaines plus tard, le 15 avril, M. de Gontaut signalait encort) au duc Decazes de nouveaux témoignages de la satisfaction des Allemands et de l'appui qu'ils prêtaient aux républicains. « Le courrier étant au moment de

Page 1