L'EUROPE ET LES INTRIGUES DE BISMARCK
partir, je n'ai plus que le temps de vous donner à la hâte deux observations. La première, c'est que les journaux allemands qui soutiennent le plus la politique du Chancelier se montrent toujours très occupés de ce qui se passe en France, particulièrement dans nos Chambres, relativement aux affaires religieuses; qu'ils relèvent avec soin les griefs articulés dans les rapports de nos élections contre les catholiques, soutiennent vigoureusement toutes les propositions faites à la Chambre des députés pour amoindrir la liberté religieuse, etc, etc. La Post du 9 courant disait :
« Le peuple français, en se décidant pour la république, n'a « que deux choix à faire : accepter la théocratie papale ou « délivrer la nation des chaînes dans lesquelles l'a tenue le « clergé. On paraît être entré dans la seconde voie... Cela « prépare une communauté d'idées avec l'Allemagne, qui « peut devenir une paix inébranlable pour la France... »
« Ma seconde observation est que le Reichsanzeiger reproduit souvent soit les discours de Gambetta, soit des articles de journaux radicaux. Je vous envoie un article d'un journal des bords du Rhin qui a fait la même observation que moi et en tire des conséquences intéressantes.
« Je crois qu'il est bon que le gouvernement fasse attention à ces tendances de la presse officieuse de l'empire allemand, qui expliquent en grande partie l'adhésion qu'elle donne à l'ordre de choses nouveau. »
Ces amabilités des journaux officieux ne marquaient pourtant pas un changement durable dans les dispositions foncières de l'Allemagne à notre endroit. La série de ces alertes plus ou moins graves que le Chancelier se plaisait de temps en temps à provoquer n'était pas définitivement close. Beaucoup de diplomates s'inquiètent alors des intrigues, vraies ou supposées, que le prince de Bismarck passe pour tramer dans l'ombre, à la faveur des événements d'Orient. La préoccupation dominante du monde politique, c'est peut-être moins encore le spectacle de ce
qui se passe à Constantinople, que la pensée de ce qui s'agite dans le cerveau du Chancelier, la hantise et la peur des complots que ce génie redoutable forme contre la paix européenne. On l'imagine, trop volontiers peut-être, constamment occupé à brouiller les cartes. Dans tout ce qui arrive on croit voir sa main et l'on cherche à découvrir ses ressorts cachés. Jusqu'à quel point ces défiances sontelles fondées? C'est une question que nous ne prétendons pas résoudre. Il nous suffit de constater l'état d'esprit régnant.
Cette anxiété générale, le duc Decazes est des premiers à l'éprouver. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que le prince de Bismarck ne fait rien pour le rassurer. Sa physionomie ne s'éclaire d'aucun sourire; elle demeure obstinément énigmatique et inquiétante. Ce qui pourrait accuser une légère détente dans les rapports franco-allemands, il le repousse. A la fin de l'année 1876, il refuse l'invitation, qui est faite à l'Allemagne par notre gouvernement, de participer à l'Exposition de 1878. Et l'on verra tout à l'heure avec quel manque d'égards constant et prémédité il traite l'ambassadeur de France. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce qu'au mois de janvier 1877, surgisse tout à coup une nouvelle campagne de presse contre notre pays.
Le prétexte en était assez futile. Un récent incident, survenu dans une des séances des plénipotentiaires qui étaient alors réunis en conférence à Constantinople, avait donné à supposer, à tort ou à raison, que l'Allemagne voulait rompre son entente avec les autres puissances et. adopter une attitude préjudiciable au maintien delà paix. Certains journaux français avaient émis cette supposition, avec beaucoup plus de modération, d'ailleurs, que ne l'avait fait la presse anglaise.
Ce fut le signal de l'attaque. Le Moniteur de VEmpire lui-même entama les hostilités et les feuilles officieuses le suivirent avec une extrême violence. On se remit à parler