‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 123 sur 178 · LE * PÉRIL CLÉRICAL · texte numérisé non relu

LE * PÉRIL CLÉRICAL

nationale, il n'avait pas cessé d'avoir affaire à elle. On voit dans ses Mémoires les soupçons qui avaient déjà pesé sur le ministère Broglie après le 24 mai, et la croyance généralement répandue en Allemagne qu'une restauration monarchique provoquerait chez nous un réveil de l'ultramontanisme. M. de Gontaut s'était efforcé de dissiper ces inquiétudes. C'est ce qu'il allait encore tenter de faire, sans plus de succès. Les craintes et la malveillance se retrouvaient même plus fortes qu'elles n'avaient jamais été.

Quoique sa correspondance et ses notes ne nous apprennent rien qui ne soit déjà connu des dispositions de l'Allemagne à l'égard des ministres du Seize-Mai, elles n'en sont pas moins intéressantes en nous les montrant, pour ainsi dire, au vif, décrites par les hommes qui se trouvaient au premier plan pour les observer.

Retenu d'abord à Paris au moment où avait éclaté la crise, et installé ensuite à Ems, il était tenu au courant, par les secrétaires de l'ambassade, des premières impressions qu'avait causées cette crise à Berlin. Les journaux allemands, d'ailleurs, étaient à eux seuls suffisamment éloquents. La Gazette de Cologne écrivait, à propos des protestations pacifiques que pourrait prodiguer le nouveau ministère : « L'étranger regardera aux faits, et, derrière M. de Broglie, il verra le duc d'Aumale avec son corps d'armée et les jésuites, ses alliés. Et l'on se pose involontairement la question de savoir si les rapports des pays voisins avec la France du 16 mai 1877 ne vont pas devenir tout autrement difficiles qu'avec la France du 20 février 1876. »

A la date du 26 mai, M. Tiby, premier secrétaire de l'ambassade, écrivait de Berlin à M. de Gontaut : « Ce qui vous frappera en arrivant ici, ce seront les pronostics fâcheux auxquels on s'abandonne sur notre avenir intérieur. Il y a sur ce point une pénible unanimité chez les Allemands et les membres du corps diplomatique.

La résolution du Maréchal est considérée comme grosse de périls pour nous-mêmes. Je m'efforce de ramener mes interlocuteurs à un jugement moins pessimiste. Je crois y avoir réussi en partie. L'impression générale reste cependant celle de la défiance. »

Un mois plus tard, le même correspondant disait encore : « Depuis le 16 mai, il importe de lire non seulement leurs articles de fond, mais les correspondances et les entrefilets, même les phrases isolées. C'est une attaque incessante contre le gouvernement français et une dénonciation journalière des dangers que son cléricalisme monarchique fait courir à la paix de l'Europe. Aujourd'hui, pour la première fois, je constate un calme relatif à notre égard (1).

On sait la susceptibilité que montrait volontiers l'Allemagne à l'égard de notre presse. Ses propres journaux n'épargnaient pas les injures personnelles à l'adresse du chef de l'Etat français. Appréciant, au lendemain de la mort de M. Thiers, survenue le 4 septembre, la situation politique de la France, la Post se plaisait à montrer ce qu'elle avait de critique et concluait ainsi : « Il y aurait bien un bon moyen possible pour sortir de là; mais il n'y faut pas songer. Si le « loyal soldat » était un homme vraiment noble et chevaleresque, et s'il possédait seulement un peu d'intelligence, il appellerait toute la nation à la réconciliation sur la tombe du grand patriote et donnerait un ministère centre gauche. Mais les âmes pures sont seules capables de trouver les moyens naturels et

(1) Un journal autrichien, la Nouvelle Presse libre, faisait les mêmes observations : « A Berlin, on fait et l'on fera son possible pour soutenir le parti des gauches en France contre le cabinet de Broglie. C'est tantôt la Gazette nationale, tantôt la Gazette de l'Allemagne du Nord, quelquefois même la Gazette de la Croix qui servent à envoyer ce que le prince de Bismarck a appelé des jets d'eau froide sur Paris. Cet appui ne manquera pas de servir aux députés de la gauche de recommandation auprès de leurs électeurs ».

bons. Devant les pas de la France, maintenant, c'est le chaos (1). »

Peu de temps auparavant, le maréchal de Manteuffel et l'historien Ranke avaient adressé à M. Thiers un télégramme pour lui souhaiter la victoire aux prochaines élections. Cette manifestation de sympathie, venant de personnages illustres, avait fort ému le duc Decazes qui écrivait, le 26 août, à M. de Gontaut : « Que M. de Bismarck désire le succès de M. Thiers et de ses amis, je ne saurais m'en étonner... Mais que le maréchal de Manteuffel, que je crois dévoué aux solutions pacifiques, favorable à une politique d'apaisement, se méprenne à ce point sur notre situation qu'il désire le succès de M. Thiers, à cela, vraiment, je ne m'attendais pas! N'y a-t-il donc rien à faire pour éclairer les esprits moins prévenus sur ce que nous voulons et faisons, pour dissiper ce fameux malentendu qui pèse sur nous?

« Depuis quatre années, j'ai mis tous mes soins, j'ai consenti à tous les sacrifices, j'ai épuisé la coupe de toutes les amertumes pour essayer de faire pénétrer à l'étranger cette vérité, bien éclatante à mes yeux et que j'ai pu prêcher en toute sincérité, que la France conservatrice était exclusivement dévouée à la politique d'apaisement et de modération, qu'elle seule pouvait assurer la paix générale et qu'elle seule le voulait, qu'il n'existait pas une question, une seule, sur laquelle elle hésitât à se prononcer, si ce grand intérêt, la paix, pouvait y être engagé et compromis. Or, il me faut bien reconnaître que ces peines sont perdues, que ces sacrifices ont été inutiles et que l'Europe

(1) Les violences de la presse étaient telles qu'elles auraient ému l'Empereur, qu'il aurait écrit au comte Eulenbourg, ministre de l'intérieur, pour qu'on les fît cesser, et que le prince de Bismarck luimême, dans une lettre à son souverain, s'en serait montré « indigné ». C'est M. de Gontaut qui rapporte ces détails dans ses notes, après la confidence qu'il en a reçue, sans être bien convaincu toutefois de l'indignation du Chancelier.

monarchique et conservatrice nous préfère, qui? — grands dieux! — les radicaux!!!

« ... Mais il nous reste deux mois, mon cher ami, et je vous conjure de ne pas laisser arriver les événements sans avoir, du moins, par vos conversations de tous les jours, par vos démarches auprès des uns et des autres, par les explications que vous donnerez à ceux que vous pourrez rencontrer, tenté d'éclairer ceux qui sont aveugles et de prévenir ceux qui sont sincères.

« Le Maréchal envoie le général d'Abzac (1) en Allemagne avec ordre de voir le plus de monde possible, de beaucoup écouter et de beaucoup expliquer...

« Je vous ai raconté, dans le temps, que j'avais prié le prince de Hohenlohe de s'informer du goût que l'on pourrait avoir à recevoir le duc de Chartres aux manœuvres en Allemagne. Le prince a reçu, il y a quelques jours, une réponse officielle. Le duc de Chartres ne pourrait être reçu qu'en prince et en cousin, cet accueil ferait grand bruit et, au moment de nos élections générales, ce bruit serait exploité en sens divers et paraîtrait regrettable au gouvernement allemand qui désire ne pas être mêlé à nos querelles intérieures. C'est pourquoi il lui semblerait désirable d'ajourner ce projet.

« En me communiquant cette réponse, le prince m'a dit : « Je regrette cette détermination. Je suis, vous le « savez, de ceux qui croient que la monarchie constitu- « tionnelle, en France, serait la meilleure garantie de paix « pour la France et pour l'Europe. Ce voyage aurait con- « tribué à dissiper bien des préjugés. Je regrette qu'il soit « ajourné. »

« Je n'ai pas répliqué et j'ai simplement communiqué au prince la liste de nos envoyés militaires que je tenais toute prête. »

(1) Aide de camp du Président.

Cette réponse du gouvernement allemand montrait, une fois de plus, ses dispositions hostiles. C'est à la suite d'une entrevue très cordiale du comte de Paris avec le prince impérial et la princesse, le 17 juillet, à Ostende, que le projet d'envoyer le duc de Chartres aux manœuvres allemandes avait paru présenter quelques chances d'aboutir. Mais la présence du duc de Chartres en Allemagne et l'accueil qu'il y aurait reçu eussent attesté, de la part de cette puissance, pour le parti conservateur, des dispositions trop différentes de celles que le prince de Bismarck tenait à faire paraître. L'éventualité d'une guerre avec l'Allemagne, dans le cas où ce parti sortirait vainqueur des élections prochaines, eût semblé moins vraisemblable et moins facile à exploiter contre lui. C'est ce que le Chancelier désirait éviter.

A l'instante prière, que lui adressait le duc Decazes, de faire tous ses efforts pour dissiper en Allemagne les préjugés et les malentendus, M. de Gontaut se sentait obligé de répondre par un aveu d'impuissance : « Voilà six ans que je suis en Allemagne, six ans que j'emploie toutes mes forces à tâcher de faire comprendre tout ce que vous dites si bien et plus éloquemment que je n'ai pu le dire certainement, mais non avec plus de sincérité et d'ardeur, et, comme vous, je suis obligé de m'avouer que mes efforts, que mes explications, reprises sous toutes les formes, échouent devant des préjugés hostiles ou aveugles que l'on ébranle de loin en loin, mais que l'on ne détruit pas, en partie, il est vrai, à cause des méfiances incurables que provoque « l'ennemi héréditaire ».

« Mais ce n'est pas aux Allemands seulement que je tiens le même langage que vous, c'est à d'autres étrangers et, chaque fois, pour ainsi dire, je suis douloureusement frappé de trouver chez les uns comme chez les autres ces préjugés que le mauvais génie de l'Europe répand dans

l'esprit des rois et dans celui des peuples (1). Il y a trois ans passés, étant à Pétersbourg, je faisais ressortir aux

(1) L'hostilité contre le Seize-Mai était générale en Europe. Celle de l'Angleterre se manifestait ouvertement dans la presque totalité de ses journaux. Quant à l'Autriche, le duc Decazes écrivait à M. de Gontaut qu'il avait eu occasion de constater sa malveillance. De toutes les puissances, c'est chez la Russie qu'on se serait le moins attendu à rencontrer un pareil sentiment. Elle n'était pourtant pas la dernière à le témoigner.

« Il est impossible, constatait M. de Gontaut, de n'être pas frappé de l'hostilité des journaux russes à l'égard des conservateurs français et de leur gouvernement. Le Golos, arrivé ici ce matin [7 octobre], contenait un article des plus vifs contre le manifeste autoritaire du Maréchal ». La quasi-unanimité de ces journaux sur notre politique intérieure, rapprochée des bons offices de la presse allemande pour la Russie, dans les affaires d'Orient, donnait à penser à M. de Gontaut que les deux puissances avaient fait un marché. « Je suis, pour ma part, convaincu depuis longtemps que c'est l'explication des attaques répétées et incompréhensibles de la presse russe contre le maréchal de Mac-Mahon et les conservateurs depuis l'incident du Seize-Mai ». — Dans un dîner chez M. Koloschine, le ministre de Russie à Bade, M. de Gontaut lui avait exprimé son étonnement d'une semblable attitude. Celui-ci répondait que l'essence du gouvernement russe était Yanti-romanisme, que, de plus, il était l'allié et l'ami du gouvernement prussien, que la France était le soldat du Vatican, etc. M. Koloschine et deux Russes, qui assistaient à l'entretien, paraissaient peu sensibles à la crainte du radicalisme mise en avant par M. de Gontaut. Le propre frère du Tsar, le grand-duc Constantin, en pleine séance du conseil de l'empire, aurait dit à quelqu'un, au travers de la table : « Eh bien, les nouvelles des élections sont bonnes; les républicains ont une grosse majorité. »

« On m'assure, » écrivait M. de Gontaut en avril 1878, après un séjour de plusieurs mois en Russie, « que beaucoup de personnes de la noblesse sont très partisans des idées de M. Gambetta. Je n'en suis pas surpris, tout en regardant ce fait comme éminemment regrettable, car, assurément, depuis les dernières années, les impressions russes à propos de la politique étrangère ont extrêmement changé. On ne peut nier que la majorité, dans la haute société russe, ne voie avec faveur le progrès des idées libérales en France et n'entoure d'une sorte d'auréole les hommes publics de notre pays qui s'en font les champions. Ils ont blâmé le renvoi du ministère Jules Simon au 16 mai; ils ont vu avec plaisir le triomphe de la majorité républicaine au 14 octobre, et accueilli avec grande satisfaction l'avènement du ministère Dufaure. Beaucoup ne s'effraye-

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