‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 124 sur 178 · PRÉJUGÉS INVINCIBLES DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

PRÉJUGÉS INVINCIBLES DE L'EUROPE

yeux de l'empereur Alexandre les avantages que procurerait à l'Europe tout autant qu'à la France un gouvernement conservateur luttant contre l'envahissement des doctrines radicales. Ce même argument, je l'ai représenté cent fois aux hommes d'Etat que j'ai rencontrés, au prince Gortchakoff et à d'autres Russes, au grand-duc de Bade, à mes collègues des divers pays, aux hommes politiques de l'Allemagne. Il n'y a pas deux mois que je le répétais au prince Hohenlohe à Paris, quelques jours plus tard à l'empereur Guillaume lui-même, puis tout récemment à M. de Radowitz... La plupart de mes interlocuteurs ont semblé m'approuver. J'ai entendu l'empereur Guillaume et l'empereur Alexandre m'exprimer l'éloignement que leur inspirait M. Thiers pour être devenu l'instigateur ou le prisonnier de ces détestables doctrines. Mais, malgré tout, ces princes ou leurs ministres ont fini par être ou par sembler dominés par leurs préjugés contre les conservateurs. « A qui attribuer ce qu'on est en droit d'appeler un phénomène, un monstrueux phénomène? Pour la plus grande partie, au prince de Bismarck, je n'hésite pas à le dire. S'il n'est pas l'inventeur du mot cléricalisme, c'est lui qui en a été le plus infatigable et le plus adroit vulgarisateur. C'est lui qui, profitant avec cette habileté dépourvue de scrupules, qui lui est familière, des embarras intérieurs qui régnent plus ou moins dans la plupart des Etats de l'Europe à propos des questions religieuses, et sachant que le rôle de la France avait été, de tout temps,

raient pas de l'arrivée au pouvoir d'un ministère plus avancé, et le nom de M. Gambetta représente pour eux un progrès heureux. Ils sont d'accord en cela avec l'opinion allemande et, comme elle, ils se laissent entraîner dans cette voie par l'horreur du cléricalisme. Je ne veux pas dire pourtant que ce motif soit aussi dominant en Russie qu'en Allemagne. Il existe; mais pour le plus grand nombre, ce qui les entraîne vers les idées radicales, qu'ils confondent par ignorance avec les idées libérales, c'est le spectacle des abus du pouvoir autocratique; ce qui les excuse jusqu'à un certain point. » ■

celui de protectrice éclairée des intérêts catholiques, a réussi à persuader aux princes et aux peuples que le grand ennemi était le cléricalisme, le grand protecteur du cléricalisme la France, et surtout la France conservatrice. Les Allemands, stimulés par les conflits religieux en même temps que par leur aversion pour la France, ont cru facilement le Chancelier; les Russes, tourmentés et inquiétés par les Polonais, l'ont cru; les Italiens, destructeurs du pouvoir temporel, l'ont cru. Il n'est pas jusqu'à l'Angleterre qui, parfois, n'ait pris son rôle dans cette croisade. Et comme, en France, la plupart des républicains, guidés à l'aveugle par les radicaux, ont crié de leur côté : l'ennemi, c'est le cléricalisme, presque toute l'Europe, reconnaissant ce cri qu'elle a fait le sien, est entraînée logiquement, non sans quelque étonnement parfois, à considérer les radicaux comme ses alliés et, par suite, les conservateurs français comme ses adversaires... »

M. de Gontaut écrivait de nouveau, le 11 septembre : « J'ai longuement causé encore avec le comte de Launay qui est, d'ailleurs, personnellement modéré; mais le triste résultat de ces conversations est toujours celui-ci: De notre côté, nous disons : « Le radicalisme est plus dangereux que le cléricalisme »; de leur côté, ils répondent : « Le cléricalisme est plus dangereux que le radicalisme. » Il semble que nous suivions deux lignes parallèles. Mis au pied du mur, ils conviennent que le Maréchal, que les ministres ont l'attitude la plus correcte, les intentions les plus satisfaisantes, mais ils se rejettent sur l'avenir, sur les partis ultramontain et réactionnaire devenant la majorité et entraînant à leur suite président et ministres. Et quand on répond qu'ils ne voient que les périls éventuels, d'un côté, et qu'ils s'aveuglent sur les périls bien autrement considérables que recèle le triomphe des radicaux, ou ils se taisent, ou ils continuent à dire : « E pur si muove! »

Du secrétaire d'Etat, M. de Bulow, notre ambassadeur

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