PROPOS DE L'EMPEREUR
C'était, sans doute, en ce qui concerne les dispositions de la cour, une conclusion trop optimiste, si l'on en juge par les notes où M. de Gontaut consignait alors tout ce qu'il pouvait entendre et recueillir par lui-même ou par des tiers. Nous terminerons le présent chapitre par quelques extraits de ces notes :
« Bade, 28 septembre 1877. — Voici le résumé d'une conversation de l'Empereur avec M., hier 27.
« Il a fait beaucoup d'éloges du Maréchal qui a toujours été on ne peut plus correct depuis qu'il est au pouvoir, fait des vœux pour son succès, mais il n'y croit pas. Il suppose même que le Maréchal aura une assez forte majorité contre lui (1); il craint que le Maréchal, par suite, ne puisse rester dans ses fonctions jusqu'en 1880 et soit remplacé par Gambetta. « Reconnaîtrez-vous donc Gambetta? lui dit « son interlocuteur. — Sans doute, répondit l'Empereur. « La France étant en république, nous reconnaîtrons tous « les présidents. » Il regarde la mort de M. Thiers comme un malheur, parce qu'il était la tête d'un corps auquel elle était bien nécessaire. L'Empereur le considérait, dans ce cas, comme une ressource et un élément de sagesse
(1) C'était l'opinion du gouvernement allemand. Le 15 septembre, le comte d'Aunay, deuxième secrétaire, écrivait de Berlin à M. de Gontaut, après une conversation avec un membre de l'ambassade anglaise : « Mac Donnell vient de me dire que le gouvernement allemand considère la victoire électorale des républicains comme certaine, tout en s' attendant à la voir moins éclatante depuis la mort de M. Thiers. On aurait ici, d'après lui, des renseignements très précis sur la force des différents partis en France. Ces renseignements auraient diminué, momentanément du moins, les inquiétudes du cabinet de Berlin au sujet des soi-disant menées ultramontaines en France. Enfin, toujours d'après la même source, on s'attendrait à voir le maréchal de Mac-Manon gouverner avec le centre gauche après les élections... » — « On reste ici convaincu, écrivait de même M. Tiby le 4 octobre, que les élections donneront une majorité contre le maréchal de Mac-Manon. De là le calme relatif dans lequel la presse, l'opinion et même le gouvernement se maintiennent en ce moment. »
pour le parti républicain. Il semblait souhaiter que M. Grévy acceptât la succession de M. Thiers, « car ce serait, dit-il, « un président bien préférable à Gambetta. »
« Ce qui me frappe dans ce langage, si, comme j'ai lieu de le croire, il m'a été fidèlement rapporté, c'est la facilité avec laquelle l'Empereur prend son parti de l'insuccès du Maréchal, de sa chute et de l'arrivée de Grévy, presque de Gambetta, au pouvoir. L'Empereur a parlé de tout cela d'un ton tranquille, comme d'incidents plutôt fâcheux mais tolérables et qui ne sont que trop naturels de la part d'un peuple aussi léger et aussi révolutionnaire que les Français... Ce n'est cependant qu'une impression indirecte. Ne jugeons pas les idées de l'Empereur sur elle seule.
« M., continuant ce sujet de la France, a exprimé la prévision du retour des Bonapartes. « C'est ce que j'ai- « merais le mieux, a répondu l'Empereur. M. le comte de « Chambord pouvait remonter sur le trône, et il ne l'a pas « voulu; il a refusé également d'abdiquer en faveur de son « héritier légitime; il n'est plus possible. Quant aux d'Or- « léans, ils n'existent pas pour moi; car des princes qui « servent la république ne sont pas des princes. »...
« Bade, samedi 29 septembre 1877. — J'ai dîné hier chez la duchesse d'Hamilton avec Leurs Majestés l'Empereur et l'Impératrice, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade et le grand-duc de Saxe-Weimar. L'Empereur m'a fait un accueil très cordial. Je ne l'avais pas vu depuis le courant de juillet à Coblenz. Un peu avant de passer dans la salle à manger, il est venu à moi et m'a dit : « Eh « bien, vous êtes dans l'attente d'un moment grave chez « vous. Voici les élections qui approchent. » J'ai répondu à Sa Majesté que nous attendions cet événement avec confiance, que sans doute avec le suffrage universel on ne pouvait rien affirmer d'avance, mais qu'en tous cas nous pensions que le nombre des députés appuyant le gouvernement serait bien plus considérable que dans la Chambre