ENTRETIEN AVEC LE GRAND-DUC DE BADE
précédente. L'Empereur reprit en faisant l'éloge du Maréchal, en signalant la fermeté avec laquelle il suivait la ligne qu'il avait adoptée depuis le 16 mai, remarquant que son manifeste était net, courageux et conséquent avec toutes les paroles qu'il avait prononcées jusqu'ici. Sa physionomie, en s'exprimant sur le compte du Maréchal, concordait avec son langage... Puis il me parla du manifeste de M. Thiers, qui ne semble pas avoir obtenu son approbation, car il l'a qualifié de très violent...
« Dans la soirée, le grand-duc de Bade m'a entretenu, à son tour, des prochaines élections françaises. Son langage a été excellent; je veux croire qu'il était sincère, bien qu'il soit en contradiction avec l'attitude du gouvernement allemand. Il a spontanément appelé mon attention sur le programme radical que les journaux venaient de publier, s'en montrant scandalisé, effrayé, et m'interrogeant à son égard. Je lui répondis que je ne savais au juste l'autorité qu'il convenait d'attacher à ce document, mais que, incontestablement, il ressemblait fort à un certain programme souscrit par M. Gambetta à Belleville en 1869 et que le chef de la gauche ne reniait pas, il semble, car, interpellé souvent par les journaux conservateurs sur le point de savoir s'il restait fidèle ou non à ce programme, il n'a jamais répondu. M. Gambetta n'est pas du tout un républicain modéré, c'est un opportuniste, c'est-à-dire un homme qui ne trouve pas le moment venu de démasquer ses doctrines et qui se tait sur leur compte en ce moment; mais il ne les a pas abandonnées pour cela, et quand le jour lui paraîtra bien choisi, il les découvrira et entendra les appliquer. Voilà la vérité sur M. Gambetta et sur les radicaux. Il ne faut pas se faire d'illusions à cet égard.
« Le cléricalisme, c'est l'ennemi! voilà, ajoutai-je (comme « je l'ai déjà dit à M. de Bulow), le cri qui a opéré une « certaine séduction à l'étranger; mais qu'on le sache bien : « ce n'est là qu'une partie du programme des radicaux; il
« n'y a qu'à lire celui de Belleville en 1869 et celui « qu'ont réédité les journaux hier pour s'en convaincre et « assurément pour s'en montrer effrayé. Eh bien, le Maré- « chai ne veut pas que ces doctrines triomphent; il est « conservateur; il est l'élu des conservateurs; lui et eux « s'opposent avec la dernière énergie au succès des radi- « eaux. Telle est l'explication de leurs efforts. »
« Le grand-duc donna des signes d'approbation à mes paroles et, tout d'abord et sans que je l'aie mis sur la voie, il me répondit : « Et en agissant ainsi, ce n'est pas seule- « ment à vous que vous rendez service, c'est à nous, c'est « à l'Europe tout entière, car elle serait profondément « menacée par le triomphe du radicalisme en France. » C'est la parole la plus significative de notre entretien. Si elle est sincère, comme j'ai tout lieu de le croire, ce serait un commencement de justice qui nous serait rendu. »
« Bade, jeudi 18 octobre. — J'ai dîné hier chez Leurs Majestés. Chaque membre de la famille impériale m'a parlé des élections de la France et désirait savoir ce que j'en pensais et quelles nouvelles j'avais reçues à cet égard. Tous m'ont interrogé avec une certaine discrétion, comme on a coutume de le faire lorsqu'on vient à parler à quelqu'un d'un événement de nature à l'affliger ou à l'inquiéter. J'ai été plus frappé de cette nuance chez la grande-duchesse de Bade peut-être que chez les autres. La dernière fois que je l'avais vue, c'était la veille des élections. Elle m'avait adressé alors quelques paroles témoignant des vœux sincères qu'elle formait pour le triomphe des conservateurs et de l'importance qu'elle attachait à ce succès. Reconnaissant aujourd'hui que les faits avaient peu répondu à ses espérances, son abord a été réservé et triste. Il en a été de même à peu près de son époux. Il commençait à me questionner sur les élections quand l'Empereur vint à nous en disant : « Vous parlez sûrement du grand événe- « ment des élections. — Oui, Sire, répondis-je. Son Altesse