LA COUR ET M. DE GONTAUT
avez un ami à qui vous vouliez être agréable, envoyeznous-le, il sera auprès de nous comme un coq en pâte. » Même avec les meilleures intentions du monde, c'était une promesse irréalisable. La mission de représenter la France auprès de ses vainqueurs ne pouvait être qu'une épreuve douloureuse acceptée par patriotisme; mais il est juste de reconnaître que les membres de la famille impériale multiplièrent pour M. de Gontaut les égards et les prévenances. Ils y apportèrent plus que de la courtoisie. Ils y mirent un peu de leur cœur, une clairvoyance affectueuse qui savait discrètement compatir aux tristesses inséparables pour l'ambassadeur de sa situation et s'efforçait, dans la mesure du possible, de les atténuer.
De tels efforts étaient d'autant plus appréciables que le Chancelier ne les secondait guère. Quand, au cours de cette ambassade, on note les circonstances dans lesquelles le prince de Bismarck, depuis la chute de M. Thiers, paraît s'appliquer à blesser et à humilier la France ou, personnellement, son représentant, les propos méprisants émis du haut de la tribune ou dans des conversations rendues publiques sur le compte d'un pays désarmé, cet insolent étalage d'une force qui se sait tout permis et qui ignore les ménagements que dicte aux âmes bien nées leur générosité naturelle, on éprouve un soulagement et même quelque gratitude à voir l'accueil fait à M. de Gontaut par les souverains et dans leur entourage. Ici, le vainqueur se retrouve grand seigneur, dans le bon sens du mot; il n'applique pas une main brutale sur des plaies encore à vif; il se conduit en galant homme; sa bonne grâce et son tact forment un saisissant contraste avec les bas procédés que M. de Gontaut rencontre ailleurs (1).
Celui-ci n'a jamais pour la famille régnante que des paroles de reconnaissance et d'estime. Il ne tarit pas d'é-
(1) Sur ces procédés, voir le chapitre suivant.
loges sur le vieil Empereur. Les deux hommes se sentent, d'ailleurs, rapprochés par de réelles affinités de nature. L'une des premières qualités qu'ils apprécient l'un chez l'autre, c'est la haute distinction des manières. « Je puis dire, écrit M. de Gontaut dans ses notes, qu'il y a certainement peu de souverains aussi bien élevés, aussi grands seigneurs et aussi distingués que l'empereur Guillaume, non pas assurément parce qu'il s'est montré tout cela avec moi, mais parce que je l'ai jugé ainsi dans toutes les rencontres où j'ai eu l'occasion de le voir. »
Cependant, à en croire le baron de Schleinitz, dont M. de Gontaut a conservé les confidences, l'Empereur se départirait, dans certains cas, de son habituelle affabilité.
« Il m'a parlé de l'Empereur, qu'il aime beaucoup. L'empereur Guillaume est très bon, mais, d'après ce que me raconte son ancien ministre des affaires étrangères, il y a quelque bizarrerie dans ce caractère. Il cause et discute en tête-à-tête avec une grande sérénité, ne se fâchant jamais, et cependant, quand il écrit, il est la plupart du temps sec et impérieux. De même, en conseil des ministres et, en général, dès qu'il se trouve devant une collectivité d'individus, il est comme un homme sur ses gardes, défiant, point très abordable, assez haut et difficile à convaincre.
« Je demandai à Schleinitz si ce dernier trait de caractère était effectivement aussi accentué que me l'avait dit le prince de Bismarck, dans nos conférences au sujet de la convention du 15 mars (1). « Il est réel, me répondit « Schleinitz, mais on se sert quelquefois de cet argument « pour les besoins de sa cause. »
(1) Convention du 15 mars 1873, qui assura la libération définitive du territoire français encore occupé par les troupes allemandes. Le prince de Bismarck affirmait à M. de Gontaut qu'il avait beaucoup de peine à amener l'Empereur à signer cette convention. Voir Vicomte de Gontaut-Biron, Mon Ambassade en Allemagne, pp. 278-279.