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L'EMPEREUR ET M. THIERS

« L'Empereur est très laborieux et conserve une activité étonnante pour son âge. Sa simplicité est très grande; il aime la société et souvent, après des soirées que tout le monde trouvait longues, ennuyeuses, mal ordonnées, on a vu l'Empereur en sortir très satisfait, car il s'y était réellement beaucoup plu.

« A propos de cette sécheresse singulière du souverain dans sa correspondance, Schleinitz me racontait que son frère aîné, Frédéric-Guillaume IV, ayant à lire au Conseil une lettre de son frère relative à je ne sais quelle affaire publique, pria les ministres d'excuser son frère « qui ne savait pas écrire et s'exprimait avec quelque rudesse ». Et son père, le roi Frédéric-Guillaume III, avait coutume de dire que « son fils lui écrivait comme il écrivait certainement à son valet de chambre ».

On a déjà pu voir, dans le précédent chapitre, les sentiments foncièrement conservateurs du souverain en politique, en même temps que ses défiances à l'égard de 1' « ultramontanisme ». C'est le mélange de ces deux tendances qui explique les jugements portés par l'Empereur sur la crise du Seize-Mai et les élections qui suivirent. On les retrouve notées dans une lettre adressée par M. de Gontaut au duc Decazes, le 11 octobre 1874. L'ambassadeur raconte une conversation qu'il vient d'avoir à Bade avec l'Empereur.

« Il est très porté pour le septennat de M. le maréchal de Mac-Mahon et souhaite que l'Assemblée ne tarde pas à organiser ses pouvoirs. Toutes les fois qu'il parle du Maréchal, il s'exprime sur son compte en termes excellents. Il n'en est pas de même pour ce qui concerne M. Thiers. Il le blâme assez énergiquement de son alliance avec la gauche, de son voyage en Italie, et, en général, de tous ses agissements actuels. Evidemment, les sentiments qu'il lui portait autrefois se sont fort refroidis, et, ce qui n'a pas laissé de m'étonner un peu, l'Empereur s'en est ouvert avec moi hier soir avec confiance.

« M. Thiers, m'a-t-il dit, s'est épris dans sa vieillesse de la « république! C'est singulier! » Il a presque dit : « C'est « pitoyable! » D'après ce qu'il m'a fait clairement entendre, ce voyage en Italie, ces discours qu'il tient comme s'il avait le mandat de stipuler au nom de la France républicaine, tout cela lui paraît extravagant, ridicule et presque un signe de décrépitude ou une aberration singulière... L'Empereur trouve que l'attitude de M. Thiers témoigne d'un regret amer de n'être plus président de la République et d'un désir ardent de le redevenir, et tout cela lui semble médiocrement estimable... (1).

« Quant aux questions religieuses, les préjugés de l'Empereur ne me paraissent guère diminués. Lui et toute sa famille ont été fort attristés de la conversion de la reine-

(1) Au mois de février 1876, l'Empereur, causant avec M. de Gontaut des élections législatives, exprime sur M. Thiers un jugement analogue : « Il me dit ensuite quelques mots des élections qui allaient se faire, et je lui répondis que les élections du Sénat étaient bonnes en ce sens qu'elles avaient donné la majorité aux conservateurs et que, bien que j'eusse quelques préoccupations de celles de la Chambre des députés, j'avais lieu d'espérer qu'elles ne seraient pas très dissemblables des précédentes. L'Empereur me répondit, en homme tenu exactement au courant de nos affaires : « C'est très « vrai, les élections du Sénat sont satisfaisantes. Maintenant, vous « aurez prochainement celle du président de ce corps. Avez-vous « quelques données à ce sujet? — Je ne sais trop, Sire, mais je ne « serais pas étonné que le Sénat nommât pour son président le duc o d'Audifîret-Pasquier. Quelques personnes ont parlé de M. Thiers; « mais je crois qu'à plusieurs points de vue la chose souffrirait des « difficultés. — Oui, dit l'Empereur avec un sourire un peu malin; « mais il y a une autre présidence qu'il voudrait bien avoir. — Je « ne crois nullement, Sire, qu'il y réussisse. — Je l'espère bien, me « dit nettement l'Empereur. — C'est grand dommage, repris- je, « que M. Thiers se soit éloigné des conservateurs. On ne peut nier « qu'il n'ait rendu des services signalés à la France; mais il est « impossible de ne pas être affligé de ses variations. — C'est déplo- « rable, dit l'Empereur; le voilà qui s'est uni à Gambetta; on ne « peut pas le comprendre. » Tout ceci fut dit par l'Empereur d'un accent très peu flatteur pour M. Thiers. Ce n'était pas ainsi qu'il s'exprimait sur son compte trois ans auparavant. »

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