BIENVEILLANCE DE L'IMPÉRATRICE
son corps défendant, soit dit entre nous. Mais je m'étais permis d'insister auprès de lui pour être chargé de cette commission qui a eu un plein succès. L'Impératrice, qui s'apercevait bien que ce message était le premier de ce genre, s'en est montrée reconnaissante et très touchée, et, après des éloges de toute espèce sur le Maréchal, elle m'a prié de le remercier. »
La souveraine a des mots qui viennent du cœur pour laisser entendre à M. de Gontaut tout ce qu'elle devine de ses amertumes ou pour flatter discrètement le patriotisme ombrageux et douloureux du vaincu. Un soir, assise auprès de lui, à l'ambassade de France, elle lui dit gracieusement : « Je veux boire avec vous et porter la santé de la France. Buvons à la France. » Dès sa première entrevue avec l'ambassadeur, elle l'avait assuré de son affectueuse bienveillance : « C'a été évidemment un sacrifice pour vous d'accepter l'ambassade de Berlin, car votre situation est délicate; mais vous avez bien fait; vous pouvez compter sur moi pour que vous n'ayez pas à vous en repentir (1). » Elle a tenu parole avec non moins de tact que d'exquise bonté.
Sur le compte du prince impérial, M. de Gontaut a recueilli quelques propos du baron de Schleinitz : « Il me dit que ce prince se tenait très en dehors de toutes les affaires, par un sentiment très consciencieux, disait Schleinitz, de ses devoirs d'héritier de la couronne. Mais il semblait en accuser aussi une certaine indolence naturelle. « D'ailleurs, « ajouta Schleinitz, cette réserve absolue lui était natu- « relie, pour ainsi dire, pendant au moins les premières « années de règne de son père, car il était en opposition com- « plète sur tous les points avec le prince de Bismarck et les « idées qu'il faisait prévaloir dans le gouvernement. » Et Schleinitz s'arrêta là avec la prudence habituelle à tous les
(1) Vicomte de Gontaut-Biron, Mon Ambassade en Allemagne, p. 16.
Prussiens, et, en particulier, à un homme très fin comme il l'est.
« Je lui dis alors que cet éloignement du prince royal pour les idées du prince de Bismarck était bien connu, mais qu'il semblait que, depuis un an ou dix-huit mois, il s'était opéré un rapprochement remarquable entre le Chancelier et l'héritier du trône. « Cela est vrai, » répondit Schjeinitz; et puis, après une petite pause, il ajouta : « Il a raison, puisce qu'il n'y a guère d'hommes pour remplacer Bismarck. » Evidemment, ce propos était à mon adresse spéciale et il termina la conversation. »
« Le caractère du prince impérial, écrit ailleurs M. de Gontaut, est bon et pacifique. Que sera-t-il, devenu empereur? Je ne le sais pas au juste. Je crois du moins qu'il ne sera pas un prince guerrier. J'ai recueilli, il y a peu de semaines, un propos curieux sur son compte, tenu par son père même. Une personne de ma connaissance, et avec qui l'empereur Guillaume s'ouvre volontiers, lui demandait si le prince impérial assistait aux conseils comme le grand-duc héritier de Russie. « Quelquefois, mais rarement, aurait « répondu l'empereur Guillaume. Mais il y a peu de goût. « Je ne sais vraiment ce que sera mon fils un jour. Il ne « s'occupe pas de politique, ni même de l'armée, à peine. Il « n'aime que la littérature et les beaux-arts. »
Cependant, si le prince impérial s'occupe peu des affaires, c'est peut-être plus parce qu'on l'en tient systématiquement à l'écart que parce qu'il ne s'y intéresse pas. L'ambassadeur rapporte à ce sujet une anecdote qu'il tient de Lord Odo Russell : « Avant-hier, chez le ministre de Grèce, Russell dit au prince royal qui arrivait de Dresde : « Mon- « seigneur, je viens de voir un homme très content d'aller à « Vienne, et Karolyi qui est charmé de l'y voir aller. — « Qu'est-ce? dit le prince, je ne comprends pas. — Le gou- « vernement allemand a nommé son ambassadeur. — En « vérité? Et qui? — Le comte Stolberg. — Je ne m'en dou-