‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 135 sur 178 · LE PRINCE IMPERIAL · texte numérisé non relu

LE PRINCE IMPERIAL

a tais pas; mais me l'affirmez-vous assez pour que je puisse « aller le complimenter? — Assurément, Monseigneur; « Votre Altesse impériale peut y aller en toute confiance. » Et le prince alla complimenter Stolberg. Il avait su, il y a quelque temps, a dit la princesse royale à Russell, que le comte Stolberg était au nombre de ceux à qui l'on pensait pour l'ambassade à Vienne; mais voilà tout, et depuis lors, on ne l'avait instruit de rien. Bismarck, en effet, ne lui parle pas des affaires, et l'Empereur pas davantage. Il est traité sous ce rapport par son père comme le serait un enfant. Et Russell confirme mon opinion que Bismarck n'est nullement dans les bonnes grâces du prince royal et de la princesse royale (1). Evidemment, ce silence absolu tenu à l'égard de l'héritier de la couronne ne doit pas le bien disposer à l'égard de ceux qui l'observent. »

L'attitude du prince impérial envers l'ambassadeur de France était extrêmement cordiale; mais leurs conversations ne semblent pas être jamais sorties des limites de la convention mondaine. Le prince évitait les sujets politiques et se tenait sur la réserve. La princesse, au contraire, se montra, en plusieurs circonstances, beaucoup plus expansive, et M. de Gontaut a gardé le souvenir de quelques entretiens où elle montre son intelligence ouverte, ses sympathies, ses aversions, toute sa nature intéressante et originale.

« Sagan, 7 novembre 1875. — Mon cousin le duc de Talleyrand et de Sagan vient de recevoir, dans sa demeure princière de Silésie, le prince royal et sa femme, le prince Charles, frère de l'Empereur, le prince Auguste de Wurtemberg et leur suite. Ils y sont restés vingt-quatre heures, puis sont partis pour aller chasser à Ohlau, près de Breslau,

(1) Ceci ne se concilie guère avec le rapprochement dont il est question un peu plus haut entre le prince impérial et le Chancelier. Mais la conversation de M. de Gontaut avec le baron de Schleinitz a lieu en juin 1874, et celle avec Lord Odo Russell en février 1876.

mais en laissant à Sagan Madame la princesse royale qu'ils reprendront au retour. J'ai été invité, ainsi que ma fille Marie, à passer à Sagan le même temps que la princesse, et je m'en suis réjoui parce qu'elle m'a témoigné, plus d'une fois déjà, des sentiments de bienveillance, soit directement, soit hors de ma présence. Les personnes qui se trouvent à Sagan avec nous sont, outre le duc et la duchesse de Talleyrand, la princesse Marie Radziwill, leur nièce, le duc de Dino et son fils Archambauld, la marquise d'Abzac et la comtesse de Widmann, fille de la comtesse de Lazareff, les comtes Franz et Boni de Hatzfeldt, les fils de la duchesse de Talleyrand, la comtesse Kanitz, sa fille et son mari.

« Vendredi, nous avons fait une longue promenade dans les bois, et j'étais dans la voiture de la princesse avec l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Angleterre, Lord et Lady Odo Russell. Nous avons beaucoup causé de toutes sortes de sujets. La princesse n'est pas banale dans ses affections; on s'en aperçoit facilement. Son caractère doit être assez entier, dominateur; son esprit est cultivé, elle aime les arts, la conversation; elle est fort simple, d'ailleurs, et met à l'aise. Malheureusement, sous un rapport essentiel, je lui crois plus de philosophie que de religion, et je me figure qu'il lui serait assez difficile de préciser ses croyances. Elle est, d'ailleurs, souverainement libérale. Elle aurait, dans mon opinion, un certain éloignement pour le prince de Bismarck et pour sa politique; mais, sur ce dernier point, elle est fort réservée, comme c'est son devoir...

« A propos de ses oncles d'Orléans, elle m'a dit que le seul qu'elle n'aimait pas, c'était le prince de Joinville. A certaine observation que je lui faisais en réponse à son sentiment, je vis qu'elle ne l'aimait pas parce qu'il n'aimerait pas les Anglais. Le reproche ne porterait donc pas sur un point bien essentiel. Elle m'a demandé si la décroissance de leur popularité en France ne venait pas de la revendication de leur fortune et semblait trouver le motif fondé. Tout en

en reconnaissant la réalité, j'ai cherché à en démontrer l'injustice profonde. Elle m'a paru reprocher aussi au duc d'Aumale ses retours de jeunesse, la princesse étant une personne très morale. J'ai défendu de mon mieux lejprince contre ce reproche.

« Nous vînmes aussi à parler de Napoléon. Elle n'approuve en lui ni le politique, ni le mari; mais elle a faitbeaucoup d'éloges de l'homme pour sa bonté et observé le charme extrêmement fort qu'il inspirait aux femmes. La princesse royale n'est pas la première femme qui m'ait dit cela. C'est même leur avis très général et elle l'a soutenu avec une certaine chaleur, malgré les défauts physiques de l'Empereur que je m'amusais à lui objecter.

« Sagan, 8 novembre. — Valençay est venu me rendre compte d'un propos qu'il avait lui-même recueilli de la bouche de la princesse royale. Elle se promenait, la veille de son départ, avec le duc et la duchesse de Sagan et les deux Russell. On vint à parler d'un article du dernier numéro de la Revue des Deux- Mondes, intitulé : V Allemagne et la France. La princesse royale releva avec beaucoup de chaleur un petit passage de cet article qui représente le prince royal, « malgré la modération bien connue de ses sentiments et de son caractère », comme ayant épousé énergiquement la politique du Chancelier, et la princesse royale comme peu disposée, envers le catholicisme, aux ménagements sympathiques qu'il a toujours trouvés dans l'impératrice Augusta. Elle assura que ces assertions étaient dénuées de tout fondement, que son mari et elle blâmaient nettement la politique suivie par M. de Bismarck dans les affaires religieuses et que, pour elle, elle se sentait très bien disposée pour les catholiques, regrettant extrêmement la situation dans laquelle on les mettait aujourd'hui en Allemagne. Ce propos, surtout de la part d'une femme très franche, très simple, comme la princesse royale, me semble significatif, et il vient à l'appui de mes présomptions sur le

peu de sympathie qu'elle ressent pour M. de Bismarck et pour sa politique. J'en ai trouvé, d'ailleurs, d'autres preuves non moins significatives à Munich cet été (1). »

La princesse impériale était très inquiète des complications que pouvait amener la question d'Orient. Au mois de mars 1877, après l'échec de la conférence de Constantinople, le général Ignatieff fut envoyé dans les grandes capitales de l'Europe, porteur de nouvelles propositions russes. Le 8, à un concert de la cour, la princesse s'approcha de M. de Gontaut : « Après quelques préliminaires de phrases banales, elle m'a dit qu'elle et son mari étaient terriblement préoccupés, tous ces jours-ci, par suite de la mission du général Ignatieff, que ce moment-ci avait une gravité toute particulière, me faisant entendre qu'il en sortirait la paix ou la guerre. Je lui répondis que j'étais dans un sentiment analogue au sien et que j'avais effectivement remarqué une ceijtaine altération sur le visage du prince impérial, et que d'autres personnes que moi en avaient été frappées. « Je le crois bien, reprit-elle; il n'en dort pas dece puis quinze jours. »

M. de Gontaut fait alors observer à la princesse que la solution est tout entière entre les mains de l'Angleterre, que les demandes de la Russie, autant qu'il les connaît, sont modérées et raisonnables. Malheureusement, le cabinet anglais, depuis l'origine de cette question, n'a rien voulu concéder aux autres puissances et il est à craindre qu'il ne veuille, cette fois encore, se retrancher dans l'abstention.

« Je ne le sais que trop, répond la princesse avec une

(1) M. de Gontaut écrit encore, dans ses notes, le 18 janvier 1876 : « Lady Odo Russell m'a dit qu'elle croyait que la princesse impériale était très peu portée vers le prince de Bismarck depuis quelques mois, et que celui-ci était également en méfiance vis-à-vis d'elle, et de son mari aussi, à ce que j'ai cru comprendre. Il paraîtrait que la princesse impériale ne cache même pas beaucoup son opinion. »

certaine vivacité; mais ce ne sont pas les gens de mon parti qui sont aux affaires en Angleterre. Ceux qui les détiennent sont incapables, entêtés. Les Whigs n'eussent pas agi ainsi. — Je le crois comme Votre Altesse impériale... La responsabilité de l'Angleterre est immense; de ses résolutions dépendent la paix ou la guerre. — Tout cela est vrai; il faut que la France pèse sur l'Angleterre et qu'elle obtienne d'elle son adhésion aux propositions russes. » Et comme M. de Gontaut objectait que la France n'entendait jouer, dans la question d'Orient, qu'un rôle secondaire et ne pouvait pas intervenir aussi efficacement que d'autres puissances : « Je vous demande pardon, reprit la princesse. Vous pouvez beaucoup, vous avez de l'influence sur le cabinet de Londres et les conseils et les efforts de la France exerceront un empire incontestable sur ses décisions. Faites donc ce que vous pourrez et dites-le. » « Elle ne prononça pas le nom du duc Decazes, mais c'était à lui évidemment qu'elle pensait... »

Quelques semaines plus tard, une nouvelle occasion s'offrait à elle de s'entretenir longuement avec M. de Gontaut :

« Berlin, vendredi soir 6 avril 1877. — L'ambassadeur et l'ambassadrice d'Angleterre m'ont invité pour ce soir à un dîner qu'ils donnaient au prince impérial et à la princesse impériale. Outre les héritiers de la couronne, il y avait encore autour de la table le prince Guillaume, fils aîné du prince impérial, et sa fille aînée la princesse Charlotte avec son fiancé le prince de Saxe-Meiningen, puis le prince et la princesse de Hesse, le duc et la duchesse de Ratibor, le prince et la princesse A. Radziwill, la comtesse Ida Kleist et le comte L. Kleist, le baron et la baronne de Schleinitz,le général deLoë,le colonel Mischke,aide de camp du prince et le comte Seckendorff, ainsi que la comtesse Brûhl, le premier, chambellan, la deuxième, dame du palais de la princesse, le peintre Angeli et les membres de l'am-

bassade d'Angleterre, M. Mac-Donnell, M. etT Mme Napier..., en tout vingt-sept personnes.

« J'étais à la gauche de la princesse impériale et, peu après le commencement du dîner, elle m'a fait l'honneur de m'entretenir longuement et confidentiellement au sujet de la politique. Nous avons commencé par parler de l'Angleterre et de ses institutions politiques, de la France, de la situation présente du parti monarchique, etc.

« Elle m'a parlé, d'abord, de l'irrégularité qu'elle avait commise, la veille au soir, au Palais, en présentant ellemême à l'impératrice du Brésil l'ambassadeur d'Italie qui lui en avait fait la demande et qui était, dit-elle, assez embarrassé de se trouver devant une tante du roi de Naples...

« J'aime beaucoup l'Allemagne et la France, me dit-elle; « mais le sentiment de l'autorité se perd dans ces deux « pays; la démocratie les envahit. Il n'en est pas de même « en Angleterre, où l'autorité a encore un grand prestige « aux yeux de tous. Ce qui fait le malheur de la France, « c'est la division du parti monarchique, car il y a plu- « sieurs prétendants. »

« Je répondis qu'en réalité il n'y en avait que deux, car les princes d'Orléans, dont on doit reconnaître l'attitude très correcte, n'ont aucune prétention pour eux-mêmes, tant que vit le chef de leur famille, le comte de Chambord. Elle en convint et me demanda si, lorsque l'on voyait M. le comte de Chambord, on l'appelait : Votre Majesté. « Non, « répondis-je, il ne l'a jamais demandé. — C'est étonnant, « reprit-elle, et c'est très inconséquent avec la doctrine : le « Roi est mort, vive le Roi! — Peut-être; mais le comte « de Chambord n'ayant jamais régné et vivant loin de « France, il n'y aurait pas de raison plausible pour Pap- « peler : Sire... — Il est fâcheux, reprit-elle, que, si M. le « comte de Chambord ne voulait pas régner et revenir en « France, comme il l'aurait pu, il n'ait pas passé ses droits

« au comte de Paris. — Cela est vrai; malheureusement, « M. le comte de Chambord n'a jamais voulu en entendre « même parler. Il est très fâcheux, à tous égards, que le « comte de Chambord n'ait pas pris la couronne en 1873, « car, de ce coup, les prétentions bonapartistes eussent été « annihilées, et il n'y aurait eu qu'un parti monarchique. »

« La princesse, sans témoigner positivement de sentiments de grande sympathie pour le chef de la maison de Bourbon, approuva mes dires et elle ajouta avec moi que son malheur venait, en partie, de ce qu'il ne voulait pas faire au temps où nous vivions les concessions nécessaires.

« Revenant à l'Angleterre, à la beauté et à la force de ses institutions et à sa comparaison avec l'Allemagne et avec la France, points sur lesquels nous fûmes en parfaite communion d'idées, nous vînmes à parler de l'influence des grands hommes d'Etat sur la politique de leur pays, et de la pente démocratique sur laquelle se trouvait l'Allemagne, pente qu'il était toujours impossible de remonter, ce qui prouvait quelle attention les hommes gouvernant leur pays devaient apporter à chacun de leurs actes. A vrai dire, je n'entendais pas faire d'allusion directe au prince de Bismarck; je parlais à un point de vue général. La princesse pourtant, ou crut comprendre que j'avais en vue le Chancelier, ou saisit cette occasion de dire ce qu'elle en pensait.

« Celui d'ici, répondit-elle nettement, est très coupable. « Mais la raison de sa politique, c'est qu'il n'a aucuns « principes. Un homme d'Etat doit avoir des principes « arrêtés et en faire la règle de sa conduite. Il doit s'exa- « miner souvent, et, quand il en a dévié, il y revient. Au « contraire, celui qui n'a pas de principes se laisse entraîner « par les circonstances, par toutes sortes d'autres motifs, « et il va à la dérive. »

« Il me semble me rappeler qu'elle ajouta qu'il était bien tard pour éviter les funestes conséquences, au point de vue de la politique générale, de sa direction, et c'est

alors qu'elle me dit — ou me répéta — que l'autorité se perdait en Allemagne et que ses représentants ne pouvaient faire grand'chose. Je la contredis sur ce point et soutins que les princes avaient une mission spéciale, qu'ils pouvaient ce que ne pouvaient pas les particuliers, que leur devoir était de chercher à faire prévaloir les bons principes et à user de leur situation dans ce sens. La princesse reprit qu'en fait de politique, elle était profondément libérale, c'est-à-dire qu'elle voulait la liberté pour tous, « Je la veux pleine et entière pour les catho- « liques, dit-elle; mais il est imposible, dans ce cas, « qu'elle n'existe pas au même degré pour les libres pence seurs. » Je répondis qu'en effet elle devait exister pour tout le monde, et elle parla quelques minutes encore dans le même sens.

« Nous abordâmes aussi la question d'Orient : « Vous « voyez, Madame, ai-je dit, que nous avons fait tous nos « efforts pour amener l'entente entre l'Angleterre et la « Russie. — C'est très vrai, dit-elle; mais, de son côté, « l'Angleterre a fait aussi des concessions importantes. — « Tout n'est cependant pas fini, repris-je. S'il y a eu un « grand pas de fait par la signature du protocole, il en « reste un plus important encore : c'est l'entente entre la « Russie et la Turquie. — Assurément, répondit-elle, et « Dieu veuille que les choses s'arrangent! Il me semble que « la Turquie annonce quelque bonne volonté qu'on est « fondé, par -conséquent, à nommer des espérances. — « Jusqu'à présent, tout ceci est fort incertain. Mais j'ima- « gine que M. Layard, à son arrivée à Constantinople, « portera le coup décisif et qu'il fera peser tout le poids « de l'Angleterre sur les déterminations de la Turquie. — « Puissions-nous avoir la paix! Rien n'est plus important « pour tout le monde. — En ce qui concerne la France, « Votre Altesse impériale peut être certaine que nous ne « rêvons que la paix. Personne ne veut de la guerre, tout

c le monde souhaite ardemment la paix entre l'Allemagne « et nous, et, si Votre Altesse impériale me permet de le « lui dire (car je crois savoir qu'elle a quelques préjugés « à cet égard), personne n'en est plus partisan que M. le « duc d'Aumale. — Je le crois, me répondit-elle, avec un « mélange de précipitation et d'embarras, ne s'attendant « pas à ce propos de ma part. Je n'en doute pas; mais ce « sont d'autres qui ont rapporté le contraire. — Je puis « assurer à Votre Altesse impériale qu'il n'en est rien et « que le prince, comme le reste des Français, serait abso- « lument hostile à toute guerre. »

« J'ai rapporté cette conversation qui fut plus longue encore et s'étendit à d'autres sujets secondaires. La princesse y attacha de l'intérêt, car, ayant été interrompue par un autre sujet que soulevèrent ou le prince royal ou quelqu'une des dames présentes, elle la reprit aussitôt qu'elle le put. En résumé, sa conversation a eu toutes les apparences d'abandon; elle a témoigné son admiration habituelle pour son pays natal, de la sympathie pour la France, des anxiétés sur l'avenir de l'Allemagne; elle m'a découvert son éloignement, au point de vue des doctrines comme à celui de la politique, pour le Chancelier, et son amour de la paix. Nous n'avons pas dit un mot, d'ailleurs, de l'incident actuel, la démission du prince de Bismarck (1). Sa grâce pour moi a été parfaite et, quand elle partit, elle me dit les paroles les plus aimables sur le plaisir qu'elle avait ressenti de me voir avant mon départ pour la France.

« En entrant dans le fumoir, le prince impérial me demanda quand je partais. Je lui répondis que j'étais dési-

(1) Il s'agit d'une des nombreuses démissions du prince de Bismarck, toujours retirées. Cette fois-ci, la crise ministérielle fut plus longue et plus sérieuse que de coutume. On put croire un instant que l'Empereur l'avait réellement acceptée, ce qui causa, paraît-il, dans l'entourage du Chancelier, autant de surprise que de mécontentement.

reux de voir la fin de la crise ministérielle, avant de quitter Berlin. Sa physionomie sembla dire que je ne partirais peut-être pas de sitôt, en ce cas. « Je dis sans cesse au « prince de Bismarck et à la princesse, reprit-il, que c'est « uniquement le genre de vie que mène le Chancelier qui « cause sa mauvaise santé. On ne fait pas impunément de « la nuit le jour et réciproquement. Qu'il le modifie, et il « se portera bien. — Je ne le nie pas, Monseigneur; mais « ce qui me paraît certain, au moment actuel, c'est que « la santé du prince est bien dérangée. Le jour de la fête « de Sa Majesté, assis à côté de lui, je remarquai avec « étonnement ses yeux toujours noyés et son visage tendu. « — Mais j'ai toujours vu ses yeux dans cet état, reprit « le prince; il y a plus de vingt ans que je le connais ainsi. » Quoique cet échange se soit borné là, il m'a semblé évident que le prince impérial ne trouvait pas que la santé du Chancelier fût un motif suffisant pour sa démission et qu'il la combattait.

« Avant ou après ces quelques mots, le prince m'a dit : « Je ne vous ai pas vu depuis le départ de M. d'Abzac. Je « tiens cependant à vous répéter combien nous avons été « reconnaissants de la lettre du Maréchal et combien nous « avons apprécié ce procédé de choisir, pour l'apporter à « l'Empereur, un homme que nous connaissons et aimons « depuis si longtemps (1). »

(1) A l'occasion du quatre-vinglième anniversaire de l'Empereur, le général d'Abzac avait été envoyé à Berlin pour remettre au souverain une lettre du Maréchal. M. de Gontaut télégraphiait le jour même (22 mars) au ministre : « Après la réception collective des ambassadeurs, l'Empereur nous a reçus, le général d'Abzac et moi, en audience particulière, pour la remise de la lettre du Maréchal. Il nous a témoigné sa vive reconnaissance pour les félicitations à lui adressées par M. le président de la République, en même temps que ses remerciements pour le choix qu'il avait bien voulu faire, dans cette circonstance, du général d'Abzac. Sa Majesté a bien voulu nous entretenir familièrement pendant dix minutes. La veille au soir, à l'ambassade d'Autriche, toute la famille impériale m'avait

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