BISMARCK ET LA PRINCESSE IMPÉRIALE
« P.S., 8 avril. — X. (1) m'a confié que l'Empereur n'avait rien dit encore au prince impérial de la démission du prince de Bismarck et ne s'en était pas entretenu une seule fois avec lui. Il est tenu en dehors de tout. La princesse est bien froissée dans ses sentiments à B[erlin]. Elle est entourée chez elle-même d'espions, tellement qu'elle a recommandé à X. de ne jamais lui écrire qu'en envoyant les lettres par une personne sûre. E... comme L... et quelques autres sont leurs espions et leurs surveillants et vont faire leurs rapports au prince de Bismarck. Tout cela révolte la princesse, mais aujourd'hui elle n'y peut rien. »
Personne à la cour ne peut rien contre le tout-puissant et fantasque Chancelier. L'Empereur lui-même plaisante ses caprices, mais les subit.
« ... Vous le savez, dit-il à quelqu'un, le prince est un homme extraordinaire, difficile, quinteux. J'ai eu toutes les peines du monde à le décider à venir avec moi en Italie. Je comptais partir le 5 (2), mais il m'a fait dire qu'il était malade et que ce voyage lui serait impossible avant le 12. J'ai cédé; j'ai retardé mon voyage jusqu'à ce jour; mais j'y ai mis une condition : c'est qu'il ne me parlerait plus de démission et que, cet hiver encore, il consentirait à rester aux affaires. Il m'a plusieurs fois, en effet, donné sa démission; mais, il y a trois mois, c'était pour tout de bon, et j'ai eu bien de la peine à le décider à rester. »
exprimé les mêmes sentiments de gratitude que l'Empereur. Le général d'Abzac avait été invité à dîner au Palais, avant même d'avoir été présenté à Leurs Majestés, et auparavant, l'Empereur l'a pris à part et lui a dit les mêmes choses que ce matin, avec plus d'affection encore... »
(1) La personne qui fait à M. de Gontaut cette confidence est nommée ici en toutes lettres. Elle était en situation d'être très bien informée.
(2) Cette conversation avait lieu dans les premiers jours du mois d'octobre 1875. L'interlocuteur du souverain était un étranger qui était très avant dans son intimité, et que M. de Gontaut désigne seulement par la lettre M.
3i0 LA COUR DE BERLIN
Quelques jours plus tard, l'Empereur apprend à la même personne que le Chancelier ne viendra pas : il a fait demander quels uniformes il devait emporter en Italie, puis, le lendemain, il a déclaré que décidément son médecin s'opposait à son départ. La personne chargée de le mander à l'Empereur a ajouté que le chagrin causé par la mort d'un vieux valet de chambre avait beaucoup attristé le prince et ébranlé ses nerfs, au point que son fils n'avait pas cru le pouvoir quitter. « Vous comprenez, dit le souverain, comme il doit être agréable dans ces occasions-là. — Votre Majesté a probablement des scènes avec le Chancelier? — Non, je suis la seule personne avec qui il se contienne. » Et l'Empereur part seul pour l'Italie.
Une autre fois, il raconte en riant que le prince de Bismarck s'est installé, pour prendre ses eaux, dans un château fortifié, si l'on peut dire, en dehors de Kissingen, qu'il n'en sort pas et qu'il reste absolument invisible, à la grande déception de beaucoup de gens venus pour le voir. Il déplore tant de bizarrerie.
On connaît la haine violente du Chancelier contre l'Impératrice. « Croiriez-vous, dit la souveraine pendant un dîner de cour, à M. de Gontaut, que le « grand homme » n'est pas venu me voir depuis un an! Il devait dîner ici aujourd'hui et il s'est fait excuser. » Un autre jour, elle raconte encore à l'ambassadeur que le « grand homme » (elle ne le nomme jamais par son nom) est venu s'entretenir avec l'Empereur à Babelsberg, mais qu'elle ne l'a pas vu. « S'il m'avait demandée, je l'aurais certainement reçu; mais il ne s'en soucie pas, ajouta-t-elle en riant. Que voulez-vous? Ce n'est pas son goût et on ne peut discuter des goûts (1). »
(1) Nous citerons, à titre de curiosité, les propos suivants du comte d'Arnim, dont on ne saurait attendre un jugement calme et impartial sur le compte du Chancelier :
« Monabri, 11 août 1875. — L. m'a raconté avoir eu deux ou trois