‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 138 sur 178 · DOLÉANCES DE BISMARCK · texte numérisé non relu

DOLÉANCES DE BISMARCK

« Je lui ai demandé des nouvelles de sa santé. Il m'a dit qu'il se sentait déjà si fatigué qu'il se proposait de retourner à Varzin dans trois ou quatre jours. « J'ai ici, « a-t-il ajouté, un travail énorme et incessant et je succe combe à la peine. Je ne suis pas à Berlin depuis quatre « jours, que je m'aperçois de l'impossibilité d'y suffire. « Mon médecin me dit qu'avec des ménagements, je puis « reculer d'un bon nombre d'années cet appel qui est « fait à chacun de nous, tandis qu'en prolongeant l'exis- « tence que je mène à Berlin, peut-être, avant le prince temps, m'en trouverai-je fort mal. Ce qu'il y a de plus « lourd que tout, c'est la responsabilité et cette obligation « incessante d'avoir à lutter contre les influences de cour « des deux sexes qui me combattent sans cesse auprès de « Sa Majesté l'Empereur. »

« Sans avoir l'air de comprendre les allusions qui étaient peut-être dans sa pensée, en abordant avec moi ce sujet sur lequel il insista, je lui répondis que, le voulût-on, nul ne pouvait contre-balancer son influence auprès de l'Empereur, et qu'il suffisait d'avoir échangé quelques mots avec Sa Majesté pour comprendre la confiance qu'elle avait en lui.

« Oui, reprit-il, quand je suis là. Mais il en est autrement « quand je suis éloigné, et alors, ce sont lettres sur lettres « qu'il me faut écrire. Je plie sous le faix de cette situation. « Je dois m'éloigner de Berlin; je passerai tout l'hiver à « la campagne; c'est le seul régime qui me convienne. » Il me fit entendre qu'il donnerait alors sa démission. « Mais « quand je me retirerai, dit-il, je regarderai comme un « devoir d'en expliquer tout haut les motifs. »

« ... Le prince de Bismarck, avant de s'en aller, revint encore sur sa santé et sur les difficultés de sa position. « J'envie, dit-il, la situation d'un premier ministre « en Russie et en Angleterre : dans ces deux gouvernece ments, si différents pourtant, il n'a pas de tiraillements

« en sens divers; ici, je suis obligé de compter avec le Parce lement, d'un côté, et, de l'autre, avec le Roi qui entend « que les ministres relèvent de lui. Je ne puis résister au « travail, à la responsabilité et aux tracas. Je désire m'en « aller de Berlin et laisser là ma situation actuelle. Je sors « de chez Sa Majesté, à qui je viens de dire tout ceci. Mais « le Roi devient rouge; il se met en colère, quand je lui dis « ces choses; il ne veut pas me laisser partir et il m'a dit : « Voyez! j'ai dix-huit ans de plus que vous, et pourtant, « je tiens bon. — Gela ne m'étonne pas, Sire, ai-je répondu. « Le cheval est plus fatigué, d'ordinaire, que le cavalier. »

« Je ne pus m'empêcher de rire à cette saillie du Chancelier, qui rit de bon cœur, lui aussi. Il reprit : « J'ai payé « mon tribut à mon pays; maintenant, j'ai besoin de tran- « quillité et je puis me retirer du ministère. Je voudrais « me reposer, être libre de faire quelques excursions. »

« Il se leva ensuite et, en me donnant une poignée de main, il me dit avec une certaine bonne grâce : « Je crois « que j'aurai peu d'occasions maintenant de vous serrer la « main comme ministre des affaires étrangères. Mais peut- « être le ferai-je encore comme parlementaire, car c'est au « Parlement que je puis encore être utile. Je ne veux plus « être en scène, mais me tenir à l'arrière-scène. »

« Je lui répondis que, pour ma part, je regretterais tout ce qui m'empêcherait de me trouver en relations avec lui et de le voir, puis je lui fis quelque phrase courtoise sur l'opposition que ses désirs de retraite ne manqueraient pas de soulever en Allemagne, etc., et nous nous quittâmes après des échanges de politesses assez cordiales. »

C'est par de véritables assauts de courtoisie que se termine un autre entretien de l'ambassadeur et du Chancelier :

« 22 mars 1877. — J'ai dîné ce soir chez le Chancelier avec tous les chefs de mission, à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de l'Empereur. Voyant qu'il ne me disait

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