LES PARISIEN8 ET LA FRANCE
rien de politique pendant le dîner (j'étais assis à côté de lui), je lui dis que j'avais eu l'honneur d'être reçu le matin par l'Empereur pour lui présenter le général d'Abzac chargé d'apporter une lettre autographe du Maréchal félicitant Sa Majesté impériale. Le prince fit une inclinaison de corps, comme en signe de remerciement; puis il aborda de suite l'état de nos rapports. Il signala à l'animadversion générale les excès de la presse. « Les Polonais et « les socialistes, dit-il, mentent et brouillent toutes choses. »
« Je ferai remarquer que précédemment où j'avais eu occasion d'échanger avec lui quelques idées sur ce sujet, il m'avait dit : « Les Polonais, les révolutionnaires et les cléricaux sont les auteurs des télégrammes mensongers. » Cette fois, il ne prononça pas ce nom de cléricaux, et, ce qui fut plus significatif encore, c'est ce qu'il ajouta ; « Dans nos démêlés avec les catholiques et les évêques, « c'est la presse qui a tout envenimé. » Il ne m'aurait pas tenu autrefois ce langage, preuve qu'il se passe quelque chose à cet égard (1).
« Il y a deux natures, en France, dit-il encore : les Pari- « siens et le reste de la France. Celui-ci est laborieux, éco- « nome; quand il se bat, il se conduit en héros; mais il « n'aime pas la guerre, il est pacifique et il veut travailler. « Mais le Parisien n'est pas ainsi; il aime le bruit, la lutte, « et c'est lui, malheureusement, qui exerce de l'influence « sur la presse. »
« Je répondis qu'il n'était que trop vrai que dans les deux pays la presse exerçait une influence fausse, funeste; j'ajoutai même que, s'il fallait bien aujourd'hui supporter la presse et si elle était devenue un pouvoir dont on ne pouvait plus se débarrasser, on ne devrait pas se laisser influencer par elle.
(1) On parlait alors de négociations engagées officieusement avec le Vatican.
« Le prince me dit avec un accent de belle humeur et même de bonne grâce : « Soyez sûr que nous vous dirons « toujours : Tirez, messieurs les Français. — Et nous, « répondis-je, nous vous répondrons comme nos pères : « A vous les premiers, messieurs les Anglais. Et j'espère « que des deux côtés personne ne tirera. »
« Dans ce court échange de paroles, les dispositions du Chancelier m'ont paru conciliantes et elles ont revêtu un air de bonne grâce que je n'avais guère eu l'occasion de remarquer jusqu'ici. »
L'apparente amabilité du prince de Bismarck, dans cette conversation, donnerait une très fausse idée de ses rapports avec M. de Gontaut. Il y avait alors près de deux ans qu'il poursuivait le rappel de l'ambassadeur et qu'il multipliait contre celui-ci les procédés les plus blessants. C'est l'histoire de cette lutte sourde et de la victoire finale du prince de Bismarck qu'il nous reste à raconter.