RÉPONSE DILATOIRE DU DUC DECAZES
terrain de transaction que je vous réserve pour la dernière heure... Certes, mon cher ami, l'incident actuel est très grave; le Maréchal et le Conseil en ont été vivement émus... Plus j'y réfléchis, plus il me paraît évident que les résultats des élections nous valent ces nouvelles misères. Il en faut conclure, je le reconnais, qu'elles pourraient nous devenir plus amères si la situation parlementaire de M. de Bismarck se compliquait sensiblement; mais il me semble, après tout, qu'avec beaucoup de patience, beaucoup de modération et de courtoisie, en témoignant d'un grand désir de conciliation et de la sincère recherche des moyens, nous traverserons le défilé.
« En dernière analyse, s'il nous fallait trouver au bout un procès pour délit de presse contre Mgr de Nîmes poursuivi par le ministère public en suite d'une plainte déposée entre nos mains par le gouvernement allemand, la procédure sera longue, et nous aurons encore là pour nous le bénéfice du temps qui apaise bien des colères. Enfin, nous obtiendrons de Mgr Plantier qu'il fasse défaut; nous éviterons ainsi les plaidoiries, les réquisitoires, le jury surtout, et nous aboutirons à une condamnation par contumace, une amende! L'Allemagne y trouvera une satisfacfaction de principe, nul ne pourra se plaindre de notre intervention, puisqu'elle s'imposait au nom de la loi, et nous y aurons mis cependant des formes assez courtoises pour qu'il ne reste pas de tout ceci à Berlin un juste grief contre nous.
« Voilà mon espoir, mon cher ami. A vrai parler, je n'ai pas le choix des moyens. La guerre! Qui pourrait y songer, grands dieux? L'intervention de l'Europe! Qui oserait compter sur elle? Laisser passer l'orage sans qu'il déchire nos voiles et jette le navire à la côte, n'est-ce point là la politique qui s'impose à nous? Le Chancelier prétend nous entraîner de force à le suivre dans sa croisade contre l'Eglise; nous ne discutons pas, nous restons en place. Ne
le suivant pas dans le fond, nous rechercherons les occasions de lui donner des satisfactions dans la forme. Si nous atteignons ainsi le mois de juillet, nous aurons gagné un an — et puis, Dieu dira! Il faut bien compter sur lui, mon cher ami, car les hommes nous abandonnent... »
Vers le même temps, le Chancelier adressait aux représentants de l'Allemagne à l'étranger des instructions où il exposait la thèse développée par lui devant M. de Gontaut : le gouvernement allemand était fort désireux de vivre en paix avec la France; s'il acquérait cependant la certitude qu'une rencontre était inévitable, il ne pourrait prendre devant sa conscience ni devant la nation la responsabilité d'attendre le moment qui serait le plus favorable à la France; son antagoniste était la Rome pontificale; du moment où la France s'identifiait avec elle, elle devenait l'ennemie jurée de l'Allemagne; une France soumise à la théocratie papale était inconciliable avec la paix du monde; en se séparant de la cause ultramontaine, elle fournirait la plus sûre garantie pour le repos de l'Europe... La Gazette de V Allemagne du Nord, dans un article du 16 janvier, tenait publiquement ce langage et provoquait une émotion dont le contre-coup se faisait sentir à la Bourse de Paris.
Les résultats des élections, auxquels on a vu que le duc Decazes attribuait en partie ces « nouvelles misères », n'étaient point propres à calmer l'irritation du Chancelier. Elles avaient eu lieu le 10 janvier, et sur 382 circonscriptions entre lesquelles se répartissait l'empire, moins l'Alsace-Lorraine, 334 avaient élu leur représentant au premier tour. Or, le nombre de voix obtenues par les candidats socialistes avait causé une surprise générale. Mais c'était contre les catholiques que s'exhalait surtout le dépit. Leur succès dépassait ce que l'on avait attendu. « Partout où leurs candidats avaient quelques chances, écrivait M. de Gontaut dans un rapport officiel, libéraux et progressistes,