RANCUNE DE BISMARCK CONTRE M. DE GONTAUT
rancune avec lesquelles il avait poursuivi M. de Gontaut.
C'est ce que démontrent également les Mémoires du prince de Hohenlohe. Dans toutes ou presque toutes ses conversations avec ce diplomate, le Chancelier exhale ses ressentiments. Il insiste sur les prétendues intrigues de M. de Gontaut avec l'Impératrice, les Polonais, les ultramontains et sur sa ferme intention de n'avoir plus aucun rapport avec lui. La meilleure preuve que cette attitude et ce langage sont en corrélation étroite avec l'alerte de 1875, c'est qu'il n'y en a pas trace auparavant dans les Mémoires. Tout cet acharnement d'un homme profondément blessé est dû à la fameuse dépêche où M. de Gontaut a rapporté les doctrines de M. de Radowitz. Il n'aurait pas dû l'écrire, prétend le Chancelier, même si elle était exacte; car le conseiller aux affaires étrangères n'est pas le ministre. Il faut que M. de Gontaut s'en aille; en d'autres termes, il faut que le prince de Bismarck ait sa vengeance, telle est la conclusion qui termine invariablement ces entretiens avec l'ambassadeur d'Allemagne.
Dès le 18 mai 1875, avant de regagner son poste, celui-ci reçoit de M. de Bulow ses instructions à ce sujet. Il aborde immédiatement la question avec le duc Decazes. Il lui représente les opinions légitimistes et « ultramontaines » de M. de Gontaut, ses relations d'amitié avec les adversaires du gouvernement allemand. Si le duc Decazes tient à ce que les rapports entre l'ambassadeur de France et le Chancelier soient satisfaisants et s'il veut que le prince de Bismarck lui conserve sa confiance, il doit remplacer M. de Gontaut; il y va de la bonne entente entre les deux pays. C'est la première, mais ce n'est pas la dernière requête de ce genre que le ministre aura à écarte".
En même temps va commencer, au mois de juin, dans certains journaux allemands, une violente campagne contre l'ambassadeur de France. On y reprend et développe les griefs du Chancelier. On reproche à M. de^Gontaut de fré-
quenter exclusivement les milieux qui sont notoirement hostiles à la politique du prince de Bismarck. On surveille ses allées et venues; on note les invitations de l'Impératrice, les attentions de la souveraine pour les filles de l'ambassadeur; on l'accuse d'avoir des relations étroites avec les chefs du parti catholique, de négliger les véritables obligations de sa charge et de ne jamais voir le prince de Bismarck. Au reste, celui-ci évite, assure-t-on, depuis longtemps les rapports personnels avec l'ambassadeur de France, à cause de son attitude.
Sans doute, les grands journaux allemands s'abstenaient de reproduire ces racontages, mais M. de Gontaut n'en remarquait pas moins, avec raison, qu'ils n'avaient été, de la part de la presse officieuse, l'objet d'aucune protestation. « Qu'y avait-il cependant de plus simple et de plus naturel que de dire au moins que la petite presse était seule responsable de ses allégations? On ne l'a pas dit pourtant; c'est apparemment qu'inspirée ou non, l'attaque n'était pas désagréable. »
A cette attaque si mesquine et si contraire, en même temps, aux usages diplomatiques, M. de Gontaut n'opposait que le plus dédaigneux silence. Il ne se sentait personnellement ni ému ni atteint par tous ces propos. « J'en suis cependant, écrivait-il au duc Decazes, bien blessé pour mon pays, et s'il y a en Allemagne des hommes de cœur, ils doivent en être honteux pour le leur. J'ai cru bien faire, par respect pour moi-même et pour la France, de refouler tout ce que je ressentais et de n'aborder ce sujet avec personne. J'ai seulement répondu à ceux qui m'en ont parlé les premiers, et je l'ai fait brièvement et en le prenant d'assez haut. »
Une ou deux fois pourtant, afin de fournir au duc Decazes les éléments d'une réponse, au cas où il aurait à la faire, M. de Gontaut s'était astreint à réfuter point par point, dans ses lettres particulières, les accusations portées contre