CAMPAGNE DE PRESSE CONTRE M. DE GONTAUT
lui. Il rougissait presque, disait-il, d'être obligé d'entrer dans tous ces détails, qui ressemblaient presque à des commérages. On comprend, en lisant ces lettres, qu'il ait éprouvé à les écrire un sentiment de confusion. Il serait fastidieux de le suivre parmi toutes les rectifications où l'entraînait la polémique de la presse allemande. N'était-il pas réduit à déclarer, par exemple, pour sa justification, qu'il ne connaissait pas le curé de Sainte-Hedwige et qu'il s'était borné à déposer une carte chez ce personnage, trois jours après son arrivée à Berlin?
« Toutes les assertions des feuilles prussiennes sont inexactes, » écrivait-il. On lui reprochait de ne pas voir les cercles officiels ni le Chancelier. Or, il n'y avait pas d'autres cercles que la cour. « Jamais ni le prince de Bismarck, ni les ministres, ni les grands personnages de la cour ou du monde politique ne reçoivent les diplomates. Le prince de Bismarck leur donne à dîner une fois, le 22 mars, à l'occasion de la fête du Roi. » Pour les relations d'affaires, le Chancelier lui-même désire qu'on voie M. de Biilow. « C'est ce que je n'ai jamais négligé de faire. Ce dernier, jusqu'à cet hiver, m'a dit que nos rapports étaient très avantageux à nos deux pays, comme ceux de Holenlohe avec vous. » Quant aux chefs du parti catholique, tels que Reichensperger, Windthorst, etc., « je me suis abstenu volontairement de faire connaissance avec ces derniers; ils en ont usé de même avec moi. J'aurais pu ajouter que ni M. d'Arnim, ni le prince Hohenlohe ne s'étaient crus obligés à une pareille réserve et qu'ils voyaient souvent M. Thiers... Dans le nombre des personnes que je vois le plus habituellement, il se trouve plus de protestants que de catholiques... (1).»
(1) A propos de cette campagne de presse, Lady Odo Russell disait à M. de Gontaut : « Le prince et la princesse impériale m'en ont parlé ; ils ont été indignés des attaques, qu'ils trouvent odieuses et si indignes des sentiments que vous avez manifestés depuis votre arrivée et de l'excellente attitude que vous avez prise. »
Lord Odo Russell, appréciant la situation faite à M. de Gontaut par le prince de Bismarck, disait en substance à M. Lefebvre de Béhaine : La haine du Chancelier contre l'impératrice Augusta est encore plus forte peut-être que celle dont il poursuit la papauté et il ne peut se défendre d'en parler très librement. Il est dès lors facile de comprendre que les égards dont l'Impératrice et à son exemple l'Empereur, comme toute la cour, entourent le vicomte de Gontaut- Biron, ne doivent pas rendre faciles les rapports de votre ambassadeur avec le Chancelier. Dans les régions officieuses on a énergiquement désavoué les articles si inconvenants dirigés, il y a quelques semaines, contre le représentant de la France à Berlin par certaines feuilles réputées cependant, avec toute raison, gouvernementales. Mais il est impossible de dissimuler que le Chancelier voit avec déplaisir la haute situation qu'ont faite à M. de Gontaut son caractère modéré, son esprit élevé, ses alliances de famille. On ne pouvait pas faire, pour ce poste si difficile, un choix plus heureux, et précisément pour cette raison le Chancelier ne s'en félicite pas.
Cependant le prince de Bismarck reconnaissait la parfaite correction du gouvernement français et se louait beaucoup de l'attitude du duc Decazes : « C'est l'avenir, écrivait M. Lefebvre de Béhaine, non le présent, qui l'inquiète sans doute, parce que dans les questions qui absorbent le plus son esprit, nos tendances ne sont pas ce qu'il voudrait qu'elles fussent, pas plus du reste que celles des autres puissances, auprès desquelles il n'a pas trouvé le concours qu'il ambitionnait afin de faire prévaloir une des nombreuses combinaisons plus ou moins bizarres auxquelles il a tour à tour songé pour détruire l'organisme catholique : remettre le gouvernement de l'Eglise non plus au Pape, mais à un comité d'évêques nommés par les gouvernements; inviter le concile du Vatican à reprendre ses travaux pour rappeler ses décrets de 1870; obtenir de l'Italie la suppression de la loi des garanties, etc.