‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 144 sur 178 · LE DUC DECAZES DÉFEND M. DE GONTAUT · texte numérisé non relu

LE DUC DECAZES DÉFEND M. DE GONTAUT

« J'ai écouté cette lecture avec grand calme, mais avec mon plus mauvais sourire. J'ai laissé à mon interlocuteur le temps de m'offrir et de me voir refuser la communication de son document, puis, après une pause, j'ai répondu à peu près comme suit, en me résumant par têtes de chapitres :

« C'est un procès de tendance et une dénonciation en « bonne et due forme. Tout le monde y passe : l'obscur « chancelier, le second secrétaire, qui vous a quittés depuis « deux ans, le premier secrétaire, dont vous aviez paru « cependant apprécier la tenue, l'attaché militaire..., enfin « l'ambassadeur lui-même. Tout le monde y passe. Voilà « vraiment des gens bien payés de l'effort qu'ils ont fait « depuis cinq ans pour nous aider à remonter de mauvais « courants! et voilà aussi qui m'aidera à leur trouver des « imitateurs! Ah! il paraît que les souvenirs de Gathe- « rine II sont de nature à troubler l'esprit de Gontaut. « Je ne comprends pas bien, je l'avoue, mais je m'incline « devant ces souvenirs historiques. Seulement, je ne me « rends pas bien compte de ce queM.de Bismarck attend de « nous. S'il nous croit disposés à nous mêler dans une pro- « portion quelconque aux luttes intérieures de l'Allemagne. « il se trompe! Nous savons absolument que nous ne sauce rions aggraver, mais, bien au contraire, atténuer les dif- « ficultés de M. de Bismarck par les efforts que nous ferions « pour les entretenir... Le Chancelier se trompe donc gran- « dément s'il nous prend pour des ennemis de sa politique « intérieure. Nous ne nous en occupons que lorsqu'elle peut « exercer une influence sur notre propre situation, et nous « savons surtout que nous ne pourrions, en nous en mêlant, « que surexciter contre nous les passions allemandes...

cordent en tous points. On y retrouve les mêmes griefs du Chancelier et jusqu'aux mêmes expressions, notamment la comparaison avec la cour de Catherine II. « Il m'a dit au sujet de Gontaut qu'il n'avait rien personnellement contre lui, qu'il pouvait être un brave homme, mais qu'il ne pouvait plus avoir de rapports avec lui.~ »

« Je suis assuré de n'avoir rien épargné pour rendre nos « relations plus faciles. Je rends à Gontaut cette éclatante « justice que sans lui je n'y serais parvenu ni à Berlin, ni « ici. Cela dit, je dois reconnaître que le sujet devient « entre nous délicat et d'abord difficile. Je ne vous en « entretiendrai donc plus, me réservant de prendre ulté- « rieurement à ce sujet les ordres de M. le Maréchal. »

« La fin de l'entretien a été laborieuse. Au moment de nous quitter, Hohen ohe m'a parlé avec une certaine émotion affectueuse de ma situation et du prix qu'il attachait à nos relations. Dès le début, je l'avais trouvé tout embarrassé. Sans nul doute, il souffrait profondément de la mission qu'il devait accomplir. Il n'avait pu cependant s'y soustraire; mais il se rendait évidemment compte des complications que cet incident pouvait apporter à sa situation personnelle. Il avait, je dois l'ajouter, la préoccupation particulière et plus élevée du trouble que cette inflexible malveillance du Chancelier pourrait apporter à nos relations, et, somme toute, j'ai la prétention d'avoir écouté mon interlocuteur avec plus de calme et d'apparente indifférence qu'il n'en témoignait lui-même...

« Et maintenant, attendons et ne perdons ni courage ni patience. Il nous en faut, mon pauvre ami, de fortes doses. »

La patience n'était pas la seule qualité requise, dans la situation où se trouvait M. de Gontaut. Il lui fallait aussi beaucoup d'abnégation pour faire taire des ressentiments personnels, trop justifiés, dans l'intérêt supérieur du pays. Sa dignité avait parfois à souffrir bien cruellement. Même dans ses lettres particulières au duc Decazes, il évitait de s'apitoyer sur lui-même et s'efforçait de conserver sa sérénité; mais seul, dans son cabinet de travail, il ne maîtrisait pas toujours ses impressions et quelques-unes de ses notes intimes en ont gardé la trace.

Depuis son retour à Berlin, à la fin de l'année 1876, le Chancelier était allé rendre visite à tous les ambassadeurs,

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