ABNÉGATION DE M. DE GONTAUT 3S
"sauf à M. de Gontaut. « J'étais donc le seul, écrit M. de Gontaut à la date du 3 décembre, chez qui le prince de Bismarck ne se fût pas présenté, ni en personne, ni par carte. J'aurais été parfaitement dans mon droit de l'attendre. Mais, malgré l'inconvenance de sa conduite, je pensais qu'il ne fallait pas lui donner l'occasion de me prendre en flagrant délit de susceptibilité et que, bien que son hostilité ne dédaignât pas même ce petit moyen de ne pas venir me voir conformément à son usage et à l'usage de tous les ministres des nations civilisées, je ferais un acte de patriotisme en ne m'arrêtant pas à l'inconvenance commise par lui vis-à-vis de l'ambassadeur de France. »
M. de Gontaut fait donc demander un rendez-vous au Chancelier et envoie au duc Decazes le récit de sa visite. « On y aura vu, continue-t-il dans ses notes, son manque de savoir-vivre, sa froideur en me recevant, et l'obligation où j'ai été d'aborder moi-même les sujets divers de la conversation, enfin une certaine détente de sa part à la dernière minute de notre entretien. Certes, Dieu m'est témoin que pour demander ce rendez-vous et me retrouver, par ma volonté, une fois de plus, devant cet homme avec qui je n'ai guère eu que les rapports les plus pénibles, qui n'a jamais rien fait pour adoucir les ennuis et les embarras de ma mission, il m'a fallu quelque résolution, quelque abnégation. Puissent-elles profiter à mon pays pour qui seul je l'ai fait! Aussi, quand j'en suis sorti, j'étais trop satisfait d'avoir ce cauchemar derrière moi pour m'arrêter à mes ressentiments. Je les pèse davantage aujourd'hui! Que Dieu lui pardonne son mauvais vouloir persévérant à l'égard de la France, son manque absolu de générosité pour ce pays et pour son représentant (1)! »
(1) Les procédés du prince de Bismarck envers M. de Gontaut rappellent un mot du comte Goluchowski à un rédacteur du Temps. Venant à parler de ses débuts dans la diplomatie à Berlin, où il s'était trouvé en même temps que M. de Gontaut, il exprima toute
Tous les témoignages d'estime et d'affection que M. de Gontaut recevait de la famille impériale irritaient le Chancelier. Son imagination lui représentait même l'ambassadeur de France comme un adversaire tenace, qui s'appliquait à la cour à contrecarrer sa politique. «L'Impératrice, disait-il un jour à Lord Odo Russell, est le véritable ministre des affaires étrangères de l'empire et M. de Gontaut est le ministre de notre souveraine. Il faut que cela cesse ou que je me retire (1). » — « Je ne me croyais pas aussi puissant! » disait en riant M. de Gontaut en apprenant ce propos. Le Chancelier allait jusqu'à s'offenser d'un télégramme de l'Empereur félicitant M. de Gontaut à l'occasion du mariage d'une de ses filles. Il avait également vu d'un très mauvais œil une mission fort délicate dont le gouvernement français avait chargé l'ambassadeur pour le souverain.
Dans les premiers jours du mois de mai 1877, l'empereur d'Allemagne visitait les nouveaux territoires annexés. Sa présence près de nos frontières parut au gouvernement français nécessiter quelque acte de courtoisie; mais il ne pouvait s'y résoudre qu'à contre-cœur. L'Empereur luimême reconnaissait tout ce que la situation avait d'embarrassant pour la France. « Voilà la Belgique et la Hollande qui m'envoient complimenter, disait-il, avant son voyage, à l'Impératrice. Que fera la France? Que peut-elle faire? »
M. de Gontaut se trouvait alors à Paris. Il fut chargé par le président de la République d'aller porter à Metz ses
l'estime qu'il avait gardée pour celui-ci: « Ah! disait-il, il ne fallait pas avoir de nerfs!... Oui, c'était bien cela, et pour subir la dure loi du vainqueur, pour conserver de la dignité dans cette triste situation de tributaire et d'otage, il ne fallait pas avoir de nerfs. » Cité par M. le vicomte de Meaux, Souvenirs politiques, p. 345.
(1) Le Chancelier disait également au prince de Holenlohe « que tout ce qui était hostile au gouvernement de l'empire était appuyé par l'Impératrice; qu'aussi longtemps que Gontaut restait à Berlin, il y avait une espèce de contre-ministère, avec lequel il avait à combattre. » (6 septembre 1877.) Mémoires du prince de Hohenlohe, t. II, p. 221.