UNE RÉCLAMATION PUÉRILE
de lui faire observer que le premier secrétaire d'ambassade, à Berlin, M. Tiby, n'était pas constitué officiellement comme chargé d'affaires, que, d'autre part, Ems n'était pas dans le rayon gouvernemental où peuvent s'exercer régulièrement les fonctions diplomatiques, que le prince de Bismarck n'y pouvait reconnaître à M. de Gontaut l'exercice de ces fonctions et que, par suite, la France n'était pas représentée en Allemagne. Le prince de Hohenlohe avait ordre d'appeler l'attention du ministre sur cette situation anormale.
Le duc Decazes répondit que l'usage et les précédents justifiaient la situation qui lui était signalée, mais ajouta ironiquement que, pour en être plus sûr, il était bien curieux de savoir comment le prince de Bismarck lui-même avait résolu la question lorsqu'il était ambassadeur en France, et s'il avait cru devoir accréditer un chargé d'affaires à Paris pendant les voyages qu'il faisait à Biarritz ou ailleurs.
« Quelle petitesse de la part d'un grand homme, écrivait M. de Gontaut au duc Decazes, que ces persécutions incessantes et mesquines! J'espère pour Hohenlohe qu'il a été un peu honteux de la communication. Avant tout, cher ami, laissez-moi vous dire combien je suis touché de la persévérance et de l'énergie avec laquelle vous couvrez vos agents. En le faisant, vous garantissez l'honneur du gouvernement qui vous est confié; mais il m'est permis d'y puiser aussi un motif de reconnaissance personnelle. Quant au fond de la communication, c'est bien là vraiment une querelle d'Allemand. Voilà six ans que les choses se passent comme aujourd'hui et jamais le prince de Bismarck n'y a trouvé à redire... D'abord, Ems est prussien, avant d'être allemand, depuis 1866. C'est aussi bien dans le rayon gouvernemental que tout autre point de la Prusse d'autrefois... Mais il y a un précédent tout récent qui est décisif. Karolyi est venu comme moi faire une saison ici, et l'année der-
nière et cette année. Or, il n'a pas constitué, ni cette année ni l'autre, de chargé d'affaires en pied, pendant ce temps, à Berlin. C'est un fait hors de contestation... On doit donc dire que tous les précédents, aussi bien que l'usage, protestent contre la doctrine que le prince de Bismarck veut faire prévaloir contre moi... »
De tant de mauvaises querelles, M. de Gontaut pouvait au moins se sentir un peu dédommagé par l'accueil qu'il ne cessait de trouver auprès des membres de la famille impériale. Tous exprimaient avec insistance l'espoir qu'il conserverait son poste, répondant ainsi aux nouvelles de démission lancées de temps en temps et à dessein par les journaux (1). L'Empereur ne pouvait prononcer le nom de M. de Gontaut sans l'accompagner des plus grands éloges. Il le considérait comme un honnête homme, loyal, sûr, modéré, et dont la présence à Berlin avait été fort utile pour la conservation de la paix entre la France et l'Allemagne : « Le perdre serait un malheur — il répétait cette expression — et on ne pourrait le remplacer. » A propos de la campagne de presse menée contre M. de Gontaut : « Imaginez, disait-il, que je n'en ai rien su. C'est l'Impératrice, il n'y a pas bien longtemps, qui m'en a instruit et m'a mis au courant de ces odieuses attaques. J'en ai été indigné et
(1) Félicitant M. de Gontaut de sa récente élection au Sénat, la princesse Charles ajoutait : « Mais cette nomination ne vous éloignera pas d'ici, n'est-ce pas? Oh! dans ce cas, je ne m'en féliciterais nullement. Vous avez fait tant de bien ici! Vous y avez été si utile! J'espère que vous ne vous en irez pas. » C'est l'espoir qu'exprimait également l'Empereur en complimentant M. de Gontaut.
t Le prince impérial et la princesse, écrit celui-ci le 15 février 1876, me font demander à dîner comme dédommagement de leur absence de mon bal. Y a-t-il ignorance de la part de tous les princes des procédés et des résolutions hostiles du Chancelier à mon égard, ou bien réaction? Je l'ignore. Je constate seulement un concours de bonne grâce assez notoire de leur part, depuis le commencement de l'hiver, en ce moment particulièrement, que j'ai toute raison de ne pas attribuer seulement à la bonté parfaite et accoutumée de l'Impératrice, car il n'y a pas accord entre elle et eux tous sur la politique. »