L'EMPEREUR ET M. DE GONTAUT
j'ai fait venir le ministre et lui ai ordonné de prendre des mesures pour que pareille chose ne recommençât plus. » Il assurait qu'il avait tant de confiance en la parole de M. de Gontaut, que lorsque celui-ci lui disait quelque chose, cela lui suffisait, parce que cela devait être vrai. « Je crois, disait-il en riant, que, si on voulait le retirer de Berlin, j'en ferais un casus belli (1). »
a La position de M. de Gontaut, disait Lord Odo Russell à un secrétaire de l'ambassade de France, est bien définitive. Il a pour lui la cour, le corps diplomatique, la société tout entière, en un mot toutes les personnes qui ont pu le con-
(1) Dans les derniers jours de l'année 1876, M. de Gontaut, se promenant au Thiergarten, vit un cheval que le bruit d'une machine écrasant des cailloux avait effrayé et qui allait, en tournant sur luimême, renverser le fiacre auquel il était attelé. Le cocher, tombé dans les brancards, entre les jambes du cheval et le train de la voiture, courait le risque d'être écrasé, si M. de Gontaut n'avait maîtrisé l'animal. Un passant ayant reconnu l'ambassadeur de France, le fait avait été promptement répandu par les journaux allemands et étrangers, à la grande confusion de celui-ci, que sa modestie habituelle portait à diminuer ce qu'il appelait « son prétendu acte de dévouement ». L'Empereur lui fit offrir une médaille de sauvetage qu'il répondit ne pouvoir, en conscience, accepter, tant on avait exagéré l'incident. Mais au sortir de l'audience donnée aux ambassadeurs le 1er janvier 1877, l'Empereur appela M. de Gontaut dans son cabinet, et, venant à lui : « Je désire, dit-il, vous donner une médaille de sauvetage. Je vous prie de l'accepter, car vous l'avez bien méritée pour le dévouement dont vous avez fait preuve dernièrement au Thiergarten. » Et il lui tendit les deux mains.
« Sire, répondit M. de Gontaut, j'espère qu'on a rapporté fidèlement mes paroles à Votre Majesté, quand on a bien voulu venir me parler de la pensée qu'elle avait eue. J'en ai été profondément touché, profondément reconnaissant, et, certainement, je suis disposé à accepter toujours les témoignages de bonté et de sa satisfaction propre que l'Empereur voudra bien me donner; mais, dans cette circonstance, je n'ai à peu près rien fait; je n'osai donc pas accepter la médaille. »
« Oui, interrompit l'Empereur, on m'a rapporté vos paroles; mais j'ai pris mes informations, je sais très bien à quoi m'en tenir. Je tiens à vous donner cette médaille. » Et il ajouta, presque avec un accent d'émotion, en prenant les mains de M. de Gontaut : « Acceptez-la et gardez-la en souvenir demoi. »
naître et l'apprécier. Il a contre lui le Chancelier seulement, qui ne le voit pas, ne le connaît pas et lui attribue sans raison des opinions ultramontaines exagérées. Il me semble que dans ces conditions M. de Gontaut a beau jeu.»
Mais ce n'était pas sa situation personnelle qui préoccupait surtout l'ambassadeur. Il avait beau savoir que comme homme il était suffisamment protégé contre l'hostilité du prince de Bismarck par les sympathies hautement déclarées de la cour, il lui fallait, avant tout, la certitude que le mauvais vouloir du Chancelier à l'égard du représentant de la France ne nuisait pas à celle-ci. Apprécié comme il l'était par les souverains en Allemagne, il ne voulait à aucun prix bénéficier de cet avantage pour s'imposer dans sa charge, si les intérêts de son pays devaient en souffrir. C'est pourquoi, à plusieurs reprises, il offrit sa démission au ministre, en des termes qui montraient éloquemment la noblesse et le désintéressement de son caractère.
Un passage mal interprété d'une lettre du duc Decazes lui avait donné à croire qu'il était suspect au ministère Dufaure, nouvellement formé après les élections républicaines du mois de février 1876. « Je crois, écrivit-il immédiatement, pouvoir compter sur votre amitié...; mais je crois avoir le droit de compter également sur votre intérêt, c'est-à-dire sur le soin que vous prendrez de ma dignité. Vous le savez, je ne veux pas rester ambassadeur à tout prix. Le poste n'aurait-il pas toutes les amertumes qu'il présente, que j'en dirais tout autant. Je veux avoir la confiance du Président et la vôtre d'abord, ensuite celle du ministère. Si je ne l'ai pas, je me retirerai. M. Thiers savait bien que mes opinions à l'égard de la politique intérieure n'étaient certes pas conformes aux siennes, et, cependant, il m'a nommé et gardé. Aujourd'hui, je vous l'ai déjà dit, je suis complètement et sincèrement constitutionnel, constitutionnel-conservateur bien entendu, et comme je suis un honnête homme, j'ai droit d'être cru sur parole. Si pourtant