‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 150 sur 178 · OFFRES DE DEMISSION AU DUC DECAZKS · texte numérisé non relu

OFFRES DE DEMISSION AU DUC DECAZKS

le conseil des ministres se défie de mes opinions et ne me voit pas rester à Berlin en m'accordant toute sa confiance, je vous prie de me le dire. Attaqué déjà comme je le suis par le Chancelier et par la presse allemande, si, en outre, le gouvernement de mon pays n'a pas confiance en moi, vous avouerez, mon cher ami, qu'en homme d'honneur et de conscience, je ne devrai pas accepter une situation aussi intolérable. Elle est déjà assez pénible avec la confiance du gouvernement... Je le répète, mon cher ami, j'aime à compter sur vous entièrement, c'est-à-dire sur votre amitié comme sur le soin de mon honneur...

« Je vous demande de bien vouloir faire connaître la dernière partie de ma lettre à M. le Maréchal. »

Quelques mois plus tard, M. de Gontaut revenait sur ce sujet avec la même force. Il venait de recevoir du duc Decazes un télégramme confidentiel qui se terminait par ces mots : « On me prévient avec insistance que le gouvernement allemand refuserait de s'associer à l'Exposition. On ajoute que les précautions sont prises pour attribuer ce refus aux sentiments que le prince de Bismarck persiste à vous porter. »

M. de Gontaut répondit : « Les dernières lignes de votre dépêche confidentielle m'ont fait une impression pénible. Que cet homme ne me pardonne pas les services que j'ai rendus — avec honneur, grâce à Dieu — à mon pays, assurément il n'y a pas là de quoi m'émouvoir ni m'arrêter. Mais que, ne réussissant pas à m'atteindre personnellement, il s'en prenne à la France et cherche à aigrir les relations des deux pays en empêchant les Allemands de prendre part à l'Exposition de 1878, voilà qui est presque monstrueux! Quant à ma personne, mon cher ami, à aucun prix je n'admettrai jamais qu'elle puisse devenir une occasion de mauvais rapports entre l'Allemagne et la France. Le jour où vous acquerrez la certitude de ce qui n'est encore à vos yeux qu'une possibilité, même une probabilité, je

vous prie, je vous enjoins, si vous me permettez cette expression, de me le mander sans détours et ma démission ne se fera pas attendre.

« ... Malgré ces bonnes dispositions dont je m'honore de la part de l'Empereur, je maintiens ce que je viens de vous dire. Le prince de Bismarck gouverne bien plus que l'Empereur, qui est vieux. C'est lui — je dirai presque lui seul — qui exerce l'influence régulatrice sur la politique allemande; c'est donc lui qu'il faut ménager. Encore une fois, le jour où vous reconnaîtrez que le maintien de ma présence à Berlin compromet sérieusement les rapports de la France avec l'Allemagne, vous me le direz, j'y compte, et je me retirerai. »

Depuis longtemps déjà et malgré les plaintes que M. de Hohenlohe avait été chargé plusieurs fois de lui transmettre, le duc Decazes maintenait M. de Gontaut à son poste. Il reconnaissait trop ses services et les dons naturels de tact et de mesure qui faisaient de lui un précieux auxiliaire dans toutes les situations délicates, pour l'abandonner aisément aux rancunes du Chancelier. « J'ai à la fois, répondait-il à la lettre qui précède, trop de respect et d'affection pour vous pour n'avoir pas pris dès longtemps vis-à-vis de moi-même l'engagement que vous me demandez. Je le tiendrai loyalement; mais loyalement aussi je vous dis aujourd'hui : « Nous n'en sommes pas là. »

Il était toutefois facile de prévoir que du jour où les événements de notre politique intérieure auraient amené la retraite du duc Decazes, M. de Gontaut serait lui-même contraint d'abandonner son poste. « J'ai vu en passant par Paris, disait à quelqu'un Lord Odo Russell au mois d'août 1877, le correspondant du Times en cette ville. M. le duc Decazes lui aurait assuré qu'il tenait beaucoup au maintien de Gontaut à son poste, et qu'il préférait avoir à Berlin un ambassadeur bien en cour plutôt qu'un personnage agréable au prince de Bismarck qui ne voit pas le corps diplo-

matique. » Mais Lord Odo Russell n'avait pas caché qu'à son avis le sort de son collègue de France dépendait des élections.

Ce n'était pas seulement, en effet, contre le chancelier d'Allemagne que le duc Decazes avait eu à défendre M. de Gontaut. Depuis un certain temps déjà, celui-ci était attaqué par une partie de la presse républicaine. Ces attaques avaient même été portées à la tribune de la Chambre, où le ministre les avait énergiquement réfutées. Aussi, lorsqu'au mois de décembre 1877, après avoir vainement essayé de prolonger la lutte, le Maréchal fut amené à prendre un ministère dans les rangs de la majorité, le rappel de M. de Gontaut se trouva- t-il résolu.

Il prévoyait bien que le nouveau cabinet ne voudrait pas le maintenir à Berlin. On l'en prévenait d'ailleurs de Paris et on l'avertissait que sa révocation était imminente. La plupart de ses amis le pressaient de la devancer en donnant sa démission. Devant cette alternative, révocation ou démission, M. de Gontaut hésita quelque temps. « Il me semblait, a-t-il écrit , que donner spontanément ma démission, c'était justifier les attaques et les dénonciations de la presse allemande aussi bien que des journaux de la gauche en France; c'était en quelque sorte avouer que j'étais un « réactionnaire » et un « clérical », pour me servir de leurs expressions. Attendre à mon poste ma révocation voulait dire, suivant moi, que je n'avais aucun reproche à me faire, que je n'en méritais aucun, et pas autre chose; car il ne viendra à la pensée d'aucun homme sérieux que l'on reste par plaisir au poste de Berlin. L'ambition, si on en pouvait supposer, serait à coup sûr satisfaite pour qui a pu s'y maintenir six ans. Pour ma part, je jugeais mon ambition si bien satisfaite et j'estimais si peu le plaisir de rester à Berlin que, plus d'une fois, j'avais déclaré au Maréchal et au duc Decazes que le jour où je pourrais devenir à leurs yeux un embarras sérieux pour le gouvernement, je les priais de me le

dire et de me permettre de me retirer. Il y a trois semaines encore, je priai instamment le Maréchal et M. de Banneville (1) de me relever de mes fonctions, et ce ne fut que sur leurs instances, je dirai presque sur les injonctions du Maréchal, que je me décidai à repartir pour Berlin.

« Je penchais donc pour la révocation plus que pour la démission... »

Néanmoins, ébranlé par les conseils que lui adressaient ses amis, M. de Gontaut se décidait à envoyer à Paris un de ses fils, porteur d'une lettre de démission. Il le chargeait en même temps de prendre conseil sur l'usage qu'il en devrait faire. Ce dernier, à peine débarqué du train, se rendit compte qu'il ne lui restait plus qu'à remettre la lettre au ministre. Depuis deux jours, en effet, le Maréchal demandait, à plusieurs reprises, si M. de Gontaut n'avait pas encore donné sa démission, ajoutant qu'il allait être obligé de signer sous peu la nomination de M. de Saint- Vallier et que cela le contrariait de prendre les devants. Aussi, lorsque M. Bernard de Gontaut, une heure après son arrivée, se rendit à l'Elysée pour annoncer au Président qu'il apportait la démission de son père, celui-ci parut-il soulagé d'un grand poids. « Je suis bien aise, dit-il, que votre père ait pris cette initiative. Oui, on a cru devoir exiger cette démission. Il n'y a pas eu moyen de faire autrement. Enfin!.. Du reste, il avait été convenu que le décret nommant son successeur porterait ces mots : M. de Gontaut dont la démission a été acceptée... »

En sortant de l'Elysée, M. Bernard de Gontaut se présenta au ministère des affaires étrangères, où il remit au chef de cabinet de M. Waddington la lettre de démission. Dans l'entretien, qui fut court, il ne fut pas un instant question de M. de Gontaut (2). Le ministre se borna à accuser réception

(1) Ministre des affaires étrangères dans le cabinet d'attente que présida le général de Rochebouët et qui ne vécut que quelques jours.

(2) Tous ces détails sont empruntés à une relation écrite par M. Bernard de Gontaut au lendemain même de sa mission à Paris.

REVOCATION DEGUISEE 3M

à l'ambassadeur de sa lettre, par une simple dépêche télégraphique non signée, ajoutant ces seuls mots aussi courtois qu'insignifiants : « J'aurais voulu qu'il fût possible au gouvernement de ne pas donner suite à votre demande, et je vous prie d'être assuré du regret que me cause une décision dictée par des nécessités politiques. »

« Pas un mot de plus, a écrit M. le duc de Broglie, pas un souvenir donné à six années d'un service patriotique accepté dans les circonstances les plus douloureuses et traversé par tant d'épreuves dont n'avait souffert un jour ni l'honneur ni l'intérêt national (1). »

« Il faut, disait avec raison M. de Gontaut, distinguer dans cet incident la forme et le fond. Ma démission n'est que la forme; le fond, c'est une révocation. Le nouveau ministère n'a pas osé, ou plutôt a trouvé l'occasion bonne pour ne pas résister à une nouvelle demande adressée par le prince de Bismarck de m'éloigner de mon poste (2).»

C'est ce que reconnaissait implicitement le successeur de M. de Gontaut à Berlin, le comte de Saint- Vallier. Le cléricalisme de M. de Gontaut, non plus que ses opinions politiques, n'étaient pour rien, affirmait-il, dans son rappel. « Mais M. de Gontaut est si mal avec Bismarck, qu'il est impossible de le maintenir à son poste. Il y a deux ans qu'il n'a pas vu le Chancelier. Nous tenons à être bien avec Bismarck (3). »

(1) « Serai-je taxé de vanité, écrivait M. de Gontaut, en avançant que du moins j'étais en droit de compter sur une lettre du ministre en réponse à l'offre de ma démission, qui voulût bien reconnaître au moins que j'avais subi, non sans patriotisme et sans quelque courage, les épreuves d'une mission bien délicate, bien difficile, acceptée uniquement sur les instances réitérées de M. Thiers? »

(2) Le Maréchal lui-même avait fait à quelqu'un la confidence de cette nouvelle et dernière démarche du Chancelier contre M. de Gontaut.

(3) Conversation de M. do Saint-Vallier à Paris avec M. Tiby, reproduite dans la relation de M. Bernard de Gontaut. L'affirmation

L'émotion causée à Berlin par la nouvelle de son départ offrait à M. de Gontaut un contraste pénible avec la sèche indifférence que lui témoignait son gouvernement. Ses collègues du corps diplomatique furent unanimes dans l'expression de leurs regrets les plus sincères et les plus affectueux. Quant à la famille impériale, elle tint à multiplier les marques d'estime et de sympathie. Celles-ci ne sauraient être mieux dépeintes que dans les notes où M. de Gontaut a conservé sous une forme très simple, mais vivante et parfois presque dramatique, le récit des derniers jours de sa mission. On y verra ses impressions au moment de quitter son poste pour toujours et la tristesse de toutes les personnes qui, habituées depuis six ans à son commerce si délicat, si loyal, se résignaient difficilement à la pensée d'en être désormais privés.

« Vendredi soir 21 décembre 1877. — Ce matin le comte Perponcher, maréchal de la cour, est venu me voir pour m'inviter ainsi que mes enfants, de la part de Leurs Majestés l'Empereur et l'Impératrice, à venir prendre le thé à la cour à neuf heures et demie. Leurs Majestés avaient connu le bruit de ma démission et elles voulaient bien témoigner le désir de me voir. J'y suis allé. La réunion était tout à fait un des petits comités de la cour. J'y ai trouvé la princesse Biron, le comte et la comtesse H. de Redern, le baron de Schleinitz, ministre de la maison du Roi, le prince de Salm- Dyck, grand maréchal, le général de Brandenburg, la dame du palais comtesse Oriola, la comtesse Dohna, mes deux filles et gendres, le comte et la comtesse de Talleyrand, le comte et la comtesse de Liedekerkc, M. de Mohl, secrétaire de la Reine, le comte Guillaume de Pourtalès, etc.

« Lorsque Leurs Majestés entrèrent dans le petit salon où nous étions réunis, l'Empereur, après avoir dit quelques

que le Chancelier n'avait pas vu l'ambassadeur depuis deux ans était inexacte.

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