‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 151 sur 178 · AFFLICTION DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

AFFLICTION DE L'EMPEREUR

mots aux dames, s'approcha de moi, puis il me dit, d'un ton assez bas et triste : « Quelle nouvelle j'ai apprise! « Vous nous quittez! J'en suis bien affligé! » et il finit par ces mots : « C'est à vous que nous devons la reprise et la con- « tinuation des bonnes relations entre nous et la France. « C'est à vous que nous le devons, à vous! » Et en me disant ces mots, ses yeux devinrent humides, et il me serra la main avec force et émotion. Je l'avoue, l'émotion me gagna aussi, et je ne pus répondre qu'en m'inclinant et en pressant fortement la main de l'Empereur. A ce moment, on prenait place autour des tables et l'Empereur s'éloigna. La princesse Biron avait vu cette petite scène entre l'Empereur et moi et les larmes lui vinrent aux yeux.

« Après le souper, l'Empereur se rapprocha de moi. Je lui exprimai alors ma reconnaissance pour les paroles qu'il avait bien voulu me dire, paroles que je n'oublierai jamais. L'Empereur reprit : « Je vous les ai dites avec la sincérité « que vous me connaissez, et je vous les répéterai. Etonné « de ce rappel, j'ai voulu en savoir la cause, et j'ai fait « écrire au prince Hohenlohe qui m'a répondu que des mice nistres avaient demandé votre rappel. »

« Le bon souverain ne paraissait pas se douter du vrai motif de mon remplacement. Si les ministres avaient désiré ma retraite, c'était que le prince de Bismarck la sollicitait depuis près de deux ans et qu'il en avait renouvelé la demande récemment, à ce que m'a rapporté Bernard ce soir même, à son débotté de Paris, et que, voulant dès le commencement s'attirer les bonnes grâces du puissant Chancelier, ils n'avaient pas osé ne point agréer ses désirs. L'Empereur n'a pas eu l'air de le savoir et, dans tout le reste de sa conversation, il a attribué ma retraite seulement aux changements qui venaient de s'accomplir en France, changements dont il me parla avec gravité et inquiétude. Il plaint profondément le Maréchal, qu'il aime et estime extrêmement, — ce sont ses paroles — et il redoute la pente dans laquelle glisse

la France. Je lui dis que, du reste, le ministère renfermait des hommes honnêtes, sages, modérés. Il me laissa à peine achever et me dit avec avec une sorte d'amertume : « C'est possible, mais que peuvent-ils? Ils seront entraînés eux aussi ». Il faut qu'il ait des inquiétudes dont la réalisation pourrait à ses yeux être prochaine, car il me dit avoir refusé au prince Hohenlohe d'aller passer les fêtes de Noël avec sa femme en Bavière, du moins, lui avoir fait entendre qu'il ne s'en souciait pas...

« Sa Majesté l'Impératrice m'a témoigné aussi des regrets et une sensibilité dont je ne pouvais pas ne pas être ému».

« Berlin, 29 décembre 1877. — Je reçois de beaucoup de côtés des témoignages aimables d'intérêt et de regret de mon départ de Berlin. Madame la princesse impériale a bien voulu me faire dire par Lady Odo Russell d'abord, puis par Mlle de Perpigna, gouvernante de ses enfants, qu'elle voudrait me voir avant mon départ et m'exprimer ses regrets. Hier, la grande maîtresse de l'Impératrice m'a fait prier par son mari, le comte Perponcher, de venir le soir chez elle, l'Empereur et l'Impératrice devant s'y trouver. J'y suis allé avec ma fille Liedekerke et son mari et mon fils. L'Impératrice, charmante comme d'habitude, m'a déclaré qu'elle voulait me voir un peu longuement après la remise de mes lettres de rappel. L'Empereur, au souper, a eu la bonté de boire à ma santé. Puis quand il s'est levé, il m'a demandé quel jour je lui remettrais mes lettres de rappel. Je lui ai répondu que je serais à ses ordres. Il a consulté M. de Bûlow et nous sommes à peu près convenus que ce serait dimanche. Il a bien voulu me dire ensuite, en me pressant fortement la main, qu'il tenait à me répéter tous ses regrets. « Vous savez, a-t-il ajouté, combien je suis « chagriné de votre départ. Je le suis à tous les points de « vue. »Et il a répété deux fois cette même phrase avec un accent de tristesse et de bonté qui m'a profondément touché. »

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