‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 152 sur 178 · M. DE GONTAUT DECORE DE L'AIGLE NOIR · texte numérisé non relu

M. DE GONTAUT DECORE DE L'AIGLE NOIR

« Berlin, dimanche 30 décembre 1877. — Remise de mes lettres de rappel à l'empereur d'Allemagne.

« Dimanche était le jour fixé pour la remise des lettres qui devaient mettre fin à ma mission près de Sa Majesté l'empereur d'Allemagne. A une heure un quart, le chambellan d'Usedom arrivait à l'ambassade et, quelques minutes après, nous montions dans la voiture de gala envoyée par la cour et précédée d'un piqueur en grande tenue.

« Une heure auparavant, je reçus une grosse lettre de M. de Bùlow me faisant connaître que l'Empereur m'envoyait le grand cordon de son ordre de l'Aigle noir; les croix et les cordons accompagnaient la lettre. Ce ne fut pas sans quelque étonnement que je reçus la faveur que me faisait Sa Majesté. Le bruit courait depuis deux jours que l'Empereur avait l'intention de me conférer l'ordre de l'Aigle noir, mais que le prince de Bismarck s'y opposait avec la passion qu'il met en toutes choses, surtout lorsqu'il s'agit de la haine qu'il a vouée à ses ennemis ou à ceux qu'il considère comme tels. En pareil cas, le ministre fait céder bien souvent le souverain. Il n'en a pas été ainsi cette fois, il paraît. Je serais d'autant plus touché de la faveur de l'Empereur, qu'il aurait plus lutté lui-même pour l'accorder. Je fis arranger en toute hâte le cordon afin de le porter à la cérémonie qui allait suivre.

« A une heure et demie, j'arrivais au Palais. Les sentinelles me présentèrent les armes. Un aide de camp de l'Empereur, M. de Winterfeld, je crois, et le maréchal de la cour, le comte Perponcher, m'attendaient au bas de l'escalier; en haut, le grand-maître des cérémonies, le comte Stillfried, le vice-grand-maître M. de Rœder, un autre aide de camp; et, dans le salon où je fus introduit d'abord, se trouvaient le reste de la maison militaire de l'Empereur et le secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères, M. de Bùlow. Je ne fis que le traverser et j'allai attendre dans le salon suivant que l'Empereur fût prêt à me rece-

voir. Je me rappelais, en montant l'escalier, les impressions pénibles que je ressentais, six ans auparavant, en le gravissant pour aller remettre mes lettres de créance. Je me rappelai avoir à cet instant recommandé ma mission à Dieu; je lui offris encore ma retraite.

« Deux ou trois minutes se passèrent et le grand-maître des cérémonies vint me prévenir que Sa Majesté l'Empereur m'attendait. J'entrai, suivi du grand-maître et de M. de Biilow. L'Empereur, au bout de la grande salle où j'avais dîné bien des fois, me rendit le salut que je lui avais fait sur le seuil de la porte, puis avança au-devant de moi jusqu'à la moitié de la pièce à peu près. Il était revêtu de l'uniforme du 1er régiment de uhlans de la garde et portait en sautoir le grand cordon de la Légion d'honneur avec la plaque sur la poitrine. Nous étions émus l'un et l'autre en nous approchant, ce qui fit que je restai quelques instants sans pouvoir parler. Enfin je lui dis, sur le ton de la conversation plus que dans la forme d'un discours, que six ans auparavant, presque jour pour jour, je lui avais présenté mes lettres de créance et j'avais réclamé ses bontés en vue de faciliter la mission délicate que j'avais acceptée. J'éprouvais la plus profonde reconnaissance en lui disant qu'il avait entendu mon appel et qu'il n'avait cessé de me donner les marques de sa bonté. Je m'étais proposé de lui dire, en même temps, que je ne l'avais pas trompé en lui disant alors que mon pays avait le ferme désir de conserver la paix. Mais je n'oserais répondre, étant fort ému, que j'aie dit ces dernières paroles. Ce dont je suis sûr, c'est que je lui dis que le maréchal de Mac-Mahon m'avait chargé de lui renouveler tous ses sentiments de haute estime pour sa personne.

« L'Empereur, fort ému lui-même, me répondit à peu près en ces termes :

« Le prédécesseur de M. le président actuel de la Répu- « plique a été bien inspiré en vous choisissant pour renouer « les relations entre les deux pays séparés pour un temps par

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