FRANCE ET RUSSIE
25 avril 1875.
La comtesse Chreptowitch et la baronne Seebach, sa sœur, sont revenues avec moi sur les relations de la Russie avec la "France et sur la mission de Radowitz. L'une et l'autre désirent la paix, sont fières de la prépondérance acquise par l'empereur de Russie et désirent l'alliance de la France avec leur pays. Mme Seebach, étant devenue Allemande par son mariage, est naturellement plus réservée que sa sœur dans les appréciations de ce genre; mais la comtesse Chreptowitch, plus libre, m'a dit
hautement que la Russie avait grand inte'rêt à la prospe'rité de la France. C'est alors qu'elle parla de l'objet de la mission de Radowitz et elle me fit très clairement entendre que celui-ci était venu proposer à la Russie de la seconder dans ses projets sur l'Orient, à condition qu'elle laisserait l'Allemagne mener à sa manière la politique de l'Occident. L'empereur de Russie a très nettement refusé.
En causant ensuite de ce qui avait séparé la Russie de la France et de ce qui devait les rapprocher, ces deux dames m'ont dit : « La vraie et la seule cause de l'attitude prise parla Russie, lors de la guerre de 1870, ce n'est pas le souvenir de la Crimée; loin de là; c'est l'affaire polonaise de 1863. La Russie, effrayée de cette nouvelle levée de boucliers en Pologne, inquiète de la voir appuyée par la France ou par des influences françaises, préoccupée surtout de cette idée que., dans chaque révolte de la Pologne, il en avait été toujours de même, crut comprendre la nécessité d'augmenter la puissance de l'Allemagne, afin d'avoir, entre la France et la Pologne, un voisin assez fort pour la rassurer complètement. »
Je répondis à ces dames que le remède avait été peut-être plus fort que le mal et qu'en voulant amoindrir la puissance de la France, alliée naturelle de la Russie, celle-ci avait créé à ses portes un voisin bien redoutable et que la- France affaiblie ne pourrait plus tenir en échec. Elles le comprennent parfaitement et c'est pour cela qu'elles voudraient réparer en partie la faute de 1870 et redonner à la France les moyens de se refaire.