M. THIERS ET LA CRISE DE
J'avais appris par Orloff et par Bourgoing que M. Thiers parlait en bons termes de notre attitude, mais qu'au moment de l'apparition de l'article du Times, il traitait ses appréhensions de billevesées. Il avait vu Hohenlohe, quelques jours auparavant, et celui-ci s'était évidemment appliqué à le rassurer. Ce que sachant, j'ai cru devoir, après avoir consulté le Maréchal, charger Bourgoing de mettre lancien président au courant de la conversation de M. de Radowitzet delà réponse que nous y avions faite.
Aussitôt, M. Thiers a déclaré à Orloff que tout ceci était fort grave, que la France entière était dévouée à la paix, que tous les partis la voulaient, à l'exception des bonapartistes, et il l'a prié d'écrire au prince Gortchakoff que cette politique pacifique, que le gouvernement suivait avec persévérance, serait énergiquement appuyée par toute l'opposition de gauche. Il a même ajouté qu'en présence de ces périls extérieurs, il ne serait créé au gouvernement aucune difficulté intérieure. En même temps, M. Thiers tenait à l'ambassadeur de Russie, pour être répété, le meilleur langage sur le Maréchal et même sur nous. Orloff me l'a redit aussitôt, et, comme il me paraissait nécessaire que l'on ne pût à Berlin prétexter de nos divisions pour nous discuter, je l'ai encouragé à ne pas laisser ignorer au prince Gortchakoff ces dispositions du chef de l'opposition, qui témoignent de l'union de tous les Français dans un sentiment d'apaisement et une politique de paix.
Cela fait, à la rentrée de l'Assemblée, M. Thiers nous a abordés, M. de Cissey et moi, nous a dit que nous pouvions compter sur lui et sur ses amis. Nous avons échangé, lui ses impressions, nous nos nouvelles, et, en nous quittant, nous l'avons remercié du concours qu'il nous offrait.
Voilà tout l'incident. M. Thiers, en toute vérité je dois le reconnaître, a été parfaitement bien dans ses conversations avec Bourgoing et dans son entretien avec moi. Depuis, ses amis ou lui cherchent à grossir l'incident pour sa glorification particulière. Cela m'est égal. On fait même courir le bruit que l'empereur Alexandre a manifesté le désir de rencontrer M. Thiers cet été. Cette nouvelle est fausse. Je le tiens d'Orloff lui-même : il m'a dit que l'Empereur n'avait pas exprimé ce
désir et ne l'éprouvait pas, et il a ajouté que si M. Thiers avait conçu la pensée de cette rencontre, il ne lui laisserait aucun doute sur son inopportunité...