UNE CONFIDENCE DE GORTCHAKOFF
celle-ci songerait à reconquérir ses provinces perdues, et par conséquent de maintenir la paix en Europe sur les bases du traité de Francfort. La conséquence de ces entrevues, déjà révélée confidentiellement à M. de Gontaut, venait d'être confirmée avec de nouveaux détails, au mois de décembre, par le prince Gortchakoff, au général Le Flô. Après avoir entendu les assurances données par le général des intentions résolument pacifiques de son gouvernement, le prince, qui ne doutait pas de la sincérité de son interlocuteur, lui avait dit, en lui prenant la main et avec un vrai accent d'émotion : « Ecoutez, mon cher général, je vais vous parler avec une grande confiance et tout à fait confidentiellement... Il y a autre chose qu'il faut bien que vous sachiez, c'est que vous pourriez d'autant moins songer à recommencer la guerre aujourd'hui, que vous vous trouveriez seuls; car ce ne doit plus être un secret pour vous qu'il a été pris entre les trois grandes cours du Nord, la Prusse, l'Autriche et la Russie, des arrangements auxquels une cour secondaire, l'Italie, a participé plus tard, par lesquels toutes quatre se sont engagées mutuellement à maintenir par leurs efforts communs la paix en Europe. »
« Le prince, ajoutait le général Le Flô dans son rapport, n'a pas dit que la France seule était visée dans de pareils arrangements, quelles étaient exactement leur nature et leur portée, s'ils étaient simplement verbaux, ou s'ils avaient donné lieu à une convention écrite... »
Revenant un peu plus tard sur la confidence que lui avait faite le prince Gortchakoff, le général Le Flô la complétait et se croyait en mesure d'affirmer au duc Decazes « qu'aucune convention n'a été écrite et que l'on s'est borné, dans les diverses entrevues des souverains, à des conversations très précises, il est vrai, où certaines éventualités déterminées auraient fourni les éléments d'une entente
commune (1)... La première de ces éventualités a été la possibilité de l'avènement au pouvoir en France du radicalisme. M. de Bismarck aurait dit : « La France ne peut se « relever que par des victoires et une éclatante revanche « dont la pensée et l'espoir sont dans l'esprit de toute la « nation. Cette ressource serait plus nécessaire encore à un « gouvernement radical qu'à tout autre, et nul doute que « celui-ci ne fût entraîné très promptement dans la guerre « étrangère, ne fût-ce que pour échapper à des catastrophes « intérieures et à la guerre civile. Or, la guerre par les « radicaux ne saurait être qu'une guerre révolutionnaire « que tous les gouvernements conservateurs ont un égal « intérêt à empêcher et à laquelle ils doivent opposer, en « tout cas, toutes leurs forces. » Tels sont les arguments, assez plausibles, du reste, qui ont servi de base à une première entente. »
L'aveu du prince Gortchakofî avait, d'ailleurs, été accompagné des plus chaudes assurances d'estime et de sympathie pour la nation française. Ce n'était pas la première fois qu'il les exprimait. Il les avait déjà prodiguées à M. de Gontaut lors de l'entrevue des trois empereurs à Berlin, au mois de septembre 1872 (2). Depuis cette date, la politique autoritaire du prince de Bismarck n'avait pas laissé d'inquiéter l'Europe, et la singulière prétention, actuellement émise par lui, d'interdire aux étrangers toute appréciation et toute critique de ses actes, ne pouvait qu'accroître ce sentiment. Un instant, on avait cru à Versailles que les réclamations du Chancelier, au sujet des mandements d'évêques, s'étaient bornées à la France et qu'il n'avait
(1) En ce qui concerne cette alliance à quatre, le comte Andrassy déclarait également à notre ambassadeur à Vienne n'avoir connaissance d'aucun traité ni convention. Il n'y aurait eu, d'après lui, que des conversations entre les souverains et ministres des quatre puissances, en vue du maintien de la paix, sans qu'aucun pays, d'ailleurs, y fût particulièrement visé.
(2) Cf. Vicomte Gontaut- Biron, op. cit., pp. 160 et 169-172.