‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 2 sur 178 · AVANT-PROPOS V · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS V

des ressentiments mal éteints, une importante question se pose, celle de la confiance qu'il convient de leur attribuer au point de vue historique.

Il nous semble que la réponse tient presque tout entière dans l'opinion qu'on se fait du principal auteur de ces notes et de ces correspondances, c'est-à-dire de M. de Gontaut lui-même. On nous pardonnera donc de dire et même de répéter à cette place, ce qu'une longue pratique des documents laissés par l'ambassadeur et notamment de ce journal intime où, sans y songer, il se dépeint si souvent lui-même, nous a conduit à penser de sa personne, de ses qualités d'esprit et de son caractère.

Nous ne prétendons pas établir sur ces documents des certitudes absolues, des évidences, que la vérité historique ne comporte guère. Cela serait même contraire aux méthodes circonspectes de M. de Gontaut, qui ne présente jamais les renseignements qu'il donne, les paroles qu'il cite, les observations qu'il a pu faire, que comme des « indications », des symptômes, une matière à conjectures, un faisceau de probabilités et rien de plus. Mais dans l'ordre des vérités approximatives que des documents historiques permettent d'atteindre, nous croyons pouvoir dire qu'il n'est pas d'informateur plus exact et plus sûr que M. de Gontaut.

La valeur de son témoignage vient d'abord de son sang-froid, qualité nécessaire à tout diplomate, mais particulièrement indispensable à l'homme qui représentait la France à Berlin, au lendemain de ses désastres.

Lord Odo Russell, ambassadeur d'Angleterre en Allemagne, disait, au mois de juillet 1877, après un séjour à Paris : « Ce qui m'a frappé en France, c'est qu'on y redoute une attaque subite de l'Allemagne. Ici, en Allemagne, on est inquiet des projets de revanche de la France. C'est là une double erreur réciproque. »

Nous ne rechercherons pas, en ce moment, si le prince de Bismarck n'était pas infiniment plus responsable, par son attitude agressive, de cette « erreur », que le gouvernement français, dont les documents laissés par M. de Gontaut révèlent une politique si constamment prudente et conciliante; nous nous bornons à constater le fait. Ces mômes documents, en effet, corroborent l'affirmation de Lord Odo Russell. Des deux côtés de la frontière, on est toujours plus ou moins sur le qui-vive et ce sentiment d'inquiétude réciproque explique , en grande partie, la nature des relations qui régnent alors entre la France et l'Allemagne.

On conçoit, dans de pareilles conditions, combien il était important pour la France d'avoir comme représentant à Berlin un homme de sang-froid, qui ne risquât pas, par des alarmes exagérées et précipitées, de grossir le moindre incident et d'accroître le péril. M. de Gontaut fut au suprême degré cet homme-là. Nous voyons, dans ses conversations avec le prince Gortchakoff, que celui-ci l'en loue comme d'une qualité précieuse, qu'il souhaiterait même amicalement de

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constater au même degré chez tous les diplomates français.

Mais, utile comme elle l'est dans nos relations avec l'Allemagne, elle préserve en outre sa correspondance de ces exagérations ou de ces erreurs que produirait aisément une imagination inquiète et surexcitée. La peur rend crédule ; elle accepte sans discernement tous les témoignages et s'applique de préférence à ceux qui sont de nature à l'accroître elle-même. M. de Gontaut ne s'affole jamais. Certes, il est toujours sur ses gardes ; il recommande sans cesse à son gouvernement la prudence et pratique lui-même à l'égard de l'Allemagne une vigilance constante. Il partage au sujet du « sphinx » , comme il appelle le Chancelier, les défiances générales; il reste soucieux pour l'avenir; mais il ne signale jamais un danger pressant. Il n'écrit pas de dépêches sensationnelles : même au plus fort de la crise de 1875, on le voit hésiter entre les symptômes alarmants et les motifs de se rassurer.

Informateur toujours en éveil, mais toujours calme, il a, de plus, le souci presque méticuleux de l'exactitude. Nous avons pu constater, bien des fois, le soin qu'il met à rapporter fidèlement et complètement ce qu'il a vu ou entendu. D'ordinaire, il le consigne dans ses notes, et le même jour, au plus tard le lendemain. Ces notes lui servent ensuite à établir ses dépêches officielles et sa correspondance particulière. Elles portent la trace des nombreux interrogatoires qu'il fait subir à

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sa mémoire et d'où sortent de nouveaux détails ajoutés après coup, de ses efforts pour trouver l'expression qui rendra le mieux la pensée, sans exagération, mais aussi sans atténuation. On sent qu'à cette heure où les rapports entre la France et l'Allemagne sont si délicats, si instables, où le moindre malentendu est gros de conséquences, l'ambassadeur a conscience des responsabilités qu'il encourt en essayant d'éclairer son gouvernement sur les dispositions de nos vainqueurs. De là ses constants efforts pour éviter des erreurs funestes.

Le respect de la vérité, quelle qu'elle soit, fait d'ail leurs partie de sa nature si foncièrement sincère et loyale. Au témoignage de l'empereur Guillaume luimême, sa confiance enM.de Gontaut est telle que lorsque celui-ci lui affirme une chose, le souverain se déclare satisfait, parce qu'elle doit être vraie. Rien de plus mérité que cet hommage rendu par l'empereur d'Allemagne, en ces jours de défiances réciproques, à la droiture du représentant de la France. Nul intérêt, nulle vanité personnelle, nul préjugé de parti n'altèrent en ce parfait honnête homme le sentiment et le goût du vrai. Il n'ira pas créer des périls imaginaires pour étaler ensuite le mérite qu'il aurait eu à les écarter. S'il est en lui un penchant contre lequel il faille se tenir un peu en garde, c'est au contraire cette modestie qui l'empêche parfois de se rendre justice et de mettre en évidence le rôle qu'il a pu jouer dans tel ou tel événement.

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C'est le seul cas où la vérité simple et entière puisse avoir à souffrir avec M. de Gontaut.

Notons enfin que par sa situation, non seulement officielle mais personnelle, il est à même de recueillir des informations abondantes et de les puiser aux meilleures sources. Cela tient aux relations excellentes et parfois intimes que lui valent à la cour et dans la haute société berlinoise ses alliances de famille, sa bonne grâce de grand seigneur, son tact exquis et la sûreté de son commerce. Il n'est, d'ailleurs, pas à craindre que ses renseignements n'aient d'autre valeur que celles de propos mondains entendus dans les salons. Il sait peser les témoignages et discerner dans tout ce qu'il voit ou ce qu'il écoute ce qui mérite seul d'être retenu. Au nombre de ses informateurs habituels figurent des diplomates comme l'ambassadeur d'Angleterre ou le ministre de Belgique, le baron de Nothomb, gens d'expérience, sérieux et sûrs. Lorsqu'il rapporte une confidence importante, il n'omet jamais de mentionner la personne qui la lui a faite et les raisons qu'il a de la croire bien renseignée.

Ce sont toutes ces causes ensemble qui font de la correspondance de M. de Gontaut et de ses notes intimes des documents d'une si grande valeur historique.

En présentant au public ses Mémoires, nous disions avec quel désintéressement ce bon serviteur de la France avait accepté, sans aucune expérience antérieure de la

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vie diplomatique, la mission de représenter à Berlin son pays vaincu. Ce nouveau volume montrera, plus éloquemment encore que le premier, les difficultés et les amertumes inséparables de sa tâche. On y verra les traitements que, depuis le printemps de 1875, M. de Gontaut eut à subir de la part du Chancelier. Nous ne voulons pourtant pas les signaler sans leur opposer l'excellent et affectueux accueil que M. de Gontaut ne cessa de rencontrer chez les membres de la famille impériale. Il serait injuste de les passer sous silence. Sans doute, le prince de Bismarck domine la scène à Berlin de toute son impérieuse personnalité; mais ce n'est pas une raison pour ignorer ceux qui, au second plan, dans l'ombre de cette dure et sarcastique figure, s'efforcent d'adoucir à l'ambassadeur de France les humiliations et les tristesses. Un mot, un geste discret de sympathie peuvent beaucoup, à certaines heures, pour amollir et détendre une sensibilité frémissante et contractée. Il est des égards et des attentions délicates dont les circonstances doublent le prix. C'est pourquoi, lorsque la rancune tenace du Chancelier a enfin obtenu le rappel de l'ambassadeur, ce n'est pas l'amertume qui domine dans les souvenirs que ce dernier emporte de son long séjour. La famille impériale et le représentant de la France se quittent à regret. Le vieil Empereur ne peut retenir ses larmes en parlant à M. de Gontaut de ce départ qui l'afflige. Quand tous deux se retrouvent l'un devant l'autre pour la remise solennelle

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des lettres de rappel, le protocole lui-même perd ses droits; l'émotion les étreint si fort que l'ambassadeur reste un instant sans pouvoir parler; puis il remercie le souverain des marques de bonté qu'il n'a cessé de recevoir de lui, et celui-ci répond sur un ton de simplicité touchante :

« Le prédécesseur de M. le Président actuel de la République a été bien inspiré en vous choisissant pour renouer les relations entre les deux pays séparés pour un temps par des événements si graves. Vous avez pleinement réussi dans cette œuvre, et je tiens à vous le dire officiellement... Je vous regrette beaucoup. Je conserverai de vous le meilleur souvenir et vous ne m'oublierez pas, j'espère... »

Nous souhaitons que le lecteur du présent volume ratifie le jugement de l'empereur d'Allemagne et qu'il apprécie comme celui-ci toutes les qualités mises en œuvre par M. de Gontaut pour réussir dans une des tâches les plus délicates qu'un homme ait jamais pu entreprendre par dévouement à son pays (1).

(1) Tous les documents que nous reproduisons sont extraits, sauf indication contraire insérée dans le texte ou mise en note, des archives de M. de Gontaut. Cet avertissement général nous dispense d'en mentionner à chaque fois la provenance.

Nous avons réuni dans un Appendice quelques pièces qui nous paraissaient offrir quelque intérêt et que nous ne pouvions faire entrer dans le texte. Ce n'est pas à proprement parler un recueil de pièces justificatives, car beaucoup d'entre elles sont étrangères aux questions traitées dans le cours du volume.

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