PAROLES RASSURANTES DU TSAR
corps diplomatique, en ajoutant : « Jamais l'Autriche ne suivra l'Allemagne dans cette voie (1). »
La désapprobation était encore plus marquée à Saint- Pétersbourg :
« Hier soir, au théâtre, télégraphie le 29 janvier le général Le Flô, l'Empereur m'a abordé un instant avec un très bon visage et j'ai pensé qu'il ne fallait pas exagérer un mystère qui n'en est plus un pour personne. Sa Majesté m'ayant demandé si j'avais reçu quelques bonnes nouvelles, j'ai répondu que oui et non, que tout allait bien à Versailles et que la majorité venait de s'affirmer avec éclat dans la loi des maires (2), mais qu'on nous tourmentait beaucoup à Berlin, où l'on nous cherchait de mauvaises querelles. L'Empereur m'a dit : « Oh! c'est fini; on s'est calmé. — « Mais non, Sire; sous prétexte de quelques mandements « isolés, réprouvés par le gouvernement, on nous accuse de « fomenter et d'entretenir le trouble en Allemagne et on
(1) Pendant la visite de son souverain au Tsar, le comte Andrassy, premier ministre d'Autriche-Hongrie, tenait au général Le Flô un langage analogue : il n'avait pas cru aux menaces du prince de Bismarck, qu'il avait trouvées très regrettables, mais qu'il considérait comme étant beaucoup plus à l'adresse du Parlement allemand que de la France qui ne les avait provoquées en aucune façon; c'était abuser de la crédulité publique que de représenter le Pape, enfermé au Vatican, comme devenu un danger pour les gouvernements et d'accuser le prétendu ultramontanisme d'envahir la société civile; c'était aussi une singulière prétention que de vouloir entraîner les autres nations dans une campagne contre le catholicisme; la Prusse avait le droit de faire ce qui lui convenait chez elle, mais les autres Etats étaient également maîtres chez eux, etc. L'empereur François- Joseph disait de son côté au général « qu'on avait été bien nerveux à Berlin et fort mal à propos, que cela avait été un tort très regrettable de M. de Bismarck, que ce n'en était pas un moindre que de s'être aventuré dans une persécution religieuse pleine de dangers ». (Dépêche du général Le Flô au ministre, 24 février 1874.)
(2) Cette loi, votée le 20 janvier par 359 voix contre 318, attribuait la nomination des maires au gouvernement dans les chefslieux de département, d'arrondissement et de canton, et au préfet dans les autres communes.
« nous fait la guerre. — Entre nous, m'a répondu Sa « Majesté, je crois que c'est une ruse de M. de Bismarck. « — Mauvaise ruse, Sire ; un dérivatif alors? — Oui, c'est « cela, c'est le mot, un moyen de détourner l'attention pour « échapper aux embarras intérieurs »... L'Empereur alors m'a dit, en me tendant la main et avec une bienveillance marquée : « Rassurez-vous; personne ne veut la guerre. — Je « veux le croire, Sire; pas plus le prince de Bismarck que « nous-mêmes. — Non, personne, a-t-il ajouté ; il n'y « en aura pas.»
Le langage du prince Gortchakofï était conforme à celui du Tsar. Il donnait même à penser au général Le Flô que des conseils avaient pu déjà ou pourraient être adressés de Saint-Pétersbourg à Berlin, et, comme le général faisait remarquer que le gouvernement français ne désirait pas une intervention que la susceptibilité du prince de Bismarck rendait fort dangereuse, le Chancelier russe avait répondu : « Pas tant que vous le croyez; nous avons été plus d'une fois en désaccord, notamment au sujet de la malheureuse campagne religieuse qu'il poursuit en Allemagne, où il voulait nous entraîner et dans laquelle nous lui avons formellement déclaré que nous ne le suivrions pas, et nous n'en sommes pas moins restés bons amis (1). »
Enfin, de l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin M. de Gontaut recevait des témoignages conformes à ceux que lui avait transmis le duc Decazes. Il les communiquait à celui-ci le 6 février : « Hier soir, à la fin d'un long entretien avec Odo Russell, j'ai été frappé de l'entendre émettre une idée semblable à la mienne, sans que j'aie rien dit de nature à la provoquer : « On ne sait pas, m'a-t-il dit, « jusqu'où peut aller cet homme dans ses prétentions. Il « faudrait que les puissances européennes s'entendissent « pour l'arrêter dans ses empiétements sur les droits de
(1) Dépêche télégraphique du général Le Flô, du 31 janvier.