OPINION DE LORD ODO RUSSELL
«la liberté. » Je crois même me rappeler qu'il a prononcé le mot de ligue. Sans avoir l'air d'accepter précisément son idée, j'ai repris que, dans une éventualité de ce genre, on ne devrait se réunir que sur le terrain de principes d'une modération parfaite, et il partagea cette opinion. J'ajoutai que la réunion de plusieurs pays dans une pensée pareille serait bien forte, si elle avait le concours de l'Angleterre, mais que, par malheur, cette puissance s'était trop désintéressée des affaires du continent depuis quelques années et que son abstention était très préjudiciable aux intérêts de la liberté qu'elle représentait avec tant d'autorité dans le monde. « Il est vrai, a répondu Russell, que telle a été « sa politique dans ces derniers temps; mais d'autres « cabinets whigs, celui présidé par mon oncle, entre « autres, attachaient au contraire un grand prix à maince tenir l'influence de l'Angleterre dans le concert européen. « Cette politique peut très bien revivre, notamment avec le « futur cabinet. »
« Je ne voulus point pousser plus loin la conversation sur ce point, et notre entretien en resta là. J'ai tenu à vous rapporter ces paroles de l'ambassadeur d'Angleterre que j'ai plutôt affaiblies qu'exagérées. Il est probable qu'elles expriment une pensée appartenant en propre à Lord Odo Russell; mais j'ai reconnu à son langage les inquiétudes de Lord Granville, que vous m'aviez déjà signalées, et il ne serait pas étonnant que les préoccupations du ministre et de l'ambassadeur d'Angleterre les aient amenés à chercher quelque moyen d'arrêter dans son essor une ambition qui tend à menacer le monde tout entier.
« Je n'oserais pas me prononcer plus que vous sur la réalité des motifs qui ont décidé M. de Bismarck à généraliser l'incident, puis à se modérer à notre égard. Je crois qu'il s'est laissé entraîner au delà de ce qu'il avait résolu de faire primitivement, qu'il s'attendait à rencontrer plus de soumission, au moins plus de complaisance, qu'il n'en a trouvé en
Europe, et que, par suite, il a cru devoir se modérer. Mais a-t-il pour cela renoncé à ses desseins? Je crois qu'il les reprendra plus tard sous une autre forme, si ce n'est sous la même, car vous savez combien il est tenace. De plus, il faut bien le reconnaître, sa campagne contre le catholicisme est aujourd'hui sa grande affaire, son unique préoccupation, pour ainsi dire, et toute l'Allemagne protestante, à l'exception d'un très petit nombre d'orthodoxes, remplacés par des catholiques égarés, partage l'irritation et les violences du Chancelier. Je dis aussi comme vous, mon cher ami : faisons ample provision de prudence et de patience... »
Quelques jours après l'entretien qu'on vient de lire avec Lord Odo Russell, M. de Gontaut transmettait au duc Decazes une confidence de ce diplomate non moins importante qu'inattendue : « J'ai eu une bonne conversation avec Russell. Il m'a demandé le plus profond secret. Je ne suis pas tenu, je crois, à l'observer avec vous qui, d'ailleurs, en connaissez peut-être la teneur par Lord Lyons. Lord Granville est très inquiet des desseins de Bismarck, et la Reine a jugé opportun d'écrire elle-même à l'Empereur pour lui faire part de ses inquiétudes par rapport à la paix et appeler son attention sur la politique du Chancelier. Ce n'est pas le Foreign Office qui l'a fait connaître à Russell; il l'a appris d'une manière absolument certaine par une autre voie. C'est un fait grave et vous voyez que si Lord Lyons na vous l'a pas confié, il est essentiel que nous gardions à ce sujet un silence absolu (1). J'aj oute un détail important pour vous seul encore : c'est que l'Empereur a paru très étonné de l'objet de la lettre de la Reine, regardant les détails qu'elle contenait comme une sorte de révélation de choses inconnues pour lui jusqu'à présent. Il faudrait en conclure que le Chancelier, ne se croyant pas obligé de consulter l'Em-
(1) La reine d'Angleterre, comme on le verra plus loin, intervint une seconde fois, en faveur de la paix, par une lettre à l'empereur d'Allemagne, au printemps de 1875.