LETTRE DE LA REINE VICTORIA A L'EMPEREUR
pereur, d'entrer du moins dans le détail des affaires avec lui, par suite de l'état de santé où se trouve son maître, a pris sur lui la plupart- des mesures qui ont marqué le dernier incident. C'est la conclusion qu'en tirait Russell et que j'ai tirée aussi, quelque étonnante qu'elle soit.
« J'ai remercié Russell, comme je le devais, de ce témoignage de confiance; mais je lui ai fait remarquer que, tout en étant satisfaits de la démarche personnelle de la Reine, nous nous étions contentés de mettre les puissances de l'Europe au courant de tout ce que nous avions fait, de leur faire toucher du doigt à quel point notre conduite avait été prudente, modérée, correcte, mais que nous n'avions pas cru devoir réclamer leur intervention morale dans nos démêlés avec l'Allemagne. J'espère que nous retirerons le bénéfice de notre prudence et de cette démarche toute spontanée de l'une des plus grandes puissances de l'Europe, s'apercevant enfin qu'elle a tort de se montrer indifférente devant ce qui se passe hors de chez elle (1).»
Au moment où M. de Gontaut apprenait ce fait important, l'empereur d'Autriche se trouvait en visite à Saint-Pétersbourg, accompagné de son premier ministre, le comte Andrassy. Quel que fût l'objet de cette entrevue, les deux souverains et leurs ministres assurèrent, à plusieurs reprises, le comte d'Harcourt et le général Le Flô que la France n'avait rien à en redouter. M. de Gontaut lui-même, étant allé passer quelques jours à Saint-Pétersbourg, après le départ de l'empereur d'Autriche, rendit compte de ses impressions dans une longue lettre particulière au duc Decazes. Bien qu'elle renferme beaucoup de détails étrangers à la question des mandements, nous en reproduirons la plus grande partie. Ce document remarquable valut à M. de Gontaut les remerciements et les compliments bien mérités
(1) « Il a remarqué, écrivait le 20 mars M. de Gontaut, en parlant de Lord Odo Russell, que depuis la lettre de la Reine, il s'est fait un apaisement à peu près complet à Berlin et il s'en félicite. »
du duc Decazes. « Je serais impardonnable, lui disait-il, si je ne vous disais à quel point il nous a charmés et convaincus. C'est la note exacte, telle qu'elle nous revient par Orloff,par Andrassy et même par Ignatieff (1). Le Maréchal en a demandé et en garde une copie. Sur quelques points, les seuls sur lesquels il se soit ouvert, le sentiment d'Arnim est tout semblable. » On peut déjà voir se dessiner dans cette lettre le mouvement qui devait aboutir à l'alliance francorusse et l'on y trouve une nouvelle preuve de la désapprobation que les récentes exigences du prince de Bismarck avaient rencontrée à Saint-Pétersbourg et dans presque toute l'Europe.
« Saint-Pétersbourg, 9 mars 1874.
« Mon cher ami,
« Dans une lettre particulière vous m'aviez invité à vous donner connaissance des impressions que j'aurais recueillies dans mon excursion rapide de Russie. Je vous envoie aujourd'hui mes notes de voyage. Je vous prie de ne les prendre que pour des impressions et non pas comme le résultat de longues observations et d'une étude approfondie de notre situation en Russie. J'ai vu, il est vrai, l'Empereur, le prince Gortchakoff, un de ses conseillers intimes, le baron de Jomini, et le baron de Westmann, adjoint au ministre des affaires étrangères, et à peu près tous les hommes importants au point de vue des affaires. D'assez nombreuses relations dans la haute société de ce pays m'ont fourni l'occasion de quelques conversations intéressantes.
« Tenant à enlever tout caractère politique à mon voyage, je n'ai voulu être présenté qu'à un seul membre de la famille de l'Empereur, le plus élevé d'ailleurs, le grand-duc
(1) Ambassadeur de Russie à Gonstantinople.