M. DE GONTAUT A SAINT-PÉTERSBOURG
héritier; j'ai cru toutefois devoir obéir au désir de me voir qu'avait bien voulu manifester par deux fois Mme la grandeduchesse Marie, sœur de l'Empereur, et qu'elle a chargé un ami commun de me transmettre. J'ai eu l'honneur de causer avec elle pendant une heure environ. Mais je n'ai été en rapports qu'une seule fois avec chacun de ces personnages, et quant à mes relations de société, elles ont à peine duré quinze jours. Je n'ai donc pas la prétention de vous envoyer des lumières nouvelles et éclatantes; mais je crois utile de vous exposer simplement ce que j'ai vu ou entendu et l'opinion que j'en ai conçue.
« Je commencerai par vous rapporter à peu près textuellement mes entretiens avec l'Empereur et le prince Gortchakoff. Le général Le Flô avait prévenu le chancelier de mon désir de lui faire une visite et sa réponse mentionnait le plaisir qu'il aurait à me voir. Je me rendis en conséquence chez le prince Gortchakoff, le 25 février, à midi.
« Voulant éviter jusqu'aux apparences d'un but politique dans mon voyage de Pétersbourg, j e ne comptais pas prendre l'initiative d'une conversation d'affaires, et j'attendis que le prince y vînt de lui-même. Après avoir épuisé les banalités ordinaires sur le pays que je parcourais, sur Pétersbourg, Moscou, etc. : « Eh bien, me dit le prince, sur le ton d'une inter- « rogation qui respirait à la fois la bienveillance et l'inquié- « tude, eh bien, en France, vous allez petit à petit? — Oui, « lui répondis-je, nous ne pouvons que marcher ainsi; mais « vous connaissez le proverbe italien : « Chi va piano va « sano ». Nos difficultés ont été grandes; petit à petit nous « en triompherons. Il y a bien des intérêts à ménager; nous « devons donc avancer avec prudence. — Le malheur de « votre situation, reprit le chancelier, c'est que vous n'avez « que des solutions en espérance, et rien de définitif. — « Cela est vrai; mais vous savez pourquoi : nous avons « touché à une solution qui a échoué contre toute attente. « Force nous a été de rester dans le provisoire; mais un
« provisoire entre les mains d'hommes sûrs, honnêtes, vaut « mieux qu'un mauvais définitif. L'essentiel, c'est que le « provisoire soit exercé par les conservateurs; c'est une « garantie pour l'Europe, comme pour la France. » Le prince ne le nia pas et il m'assura que la Russie était animée de sentiments bienveillants pour la France, qu'elle espérait que la France échapperait aux périls qui la menaçaient : « Nous pouvons avoir nos préférences, ajouta-t-il, « pour telle solution, plutôt que pour telle autre, mais il ne « nous appartient pas de nous prononcer; vous êtes seuls « les maîtres de vos destinées. — Nous ne demandons pas « autre chose, ai-je dit, que cette bienveillance dont vous « voulez bien me renouveler l'assurance; mais nous la « réclamons de l'Europe comme un sentiment auquel nous « croyons avoir acquis des droits par notre conduite. »
« Ici, le prince Gortchakoff, pour me donner apparemment une preuve de cette bienveillance en même temps qu'une sorte d'avertissement, me parla d'un incident survenu récemment à Gonstantinople (1)... « Songez-y, l'Allemagne vous a « cherché chicane là; on vous la cherche tant qu'on peut, « mais avec de la patience et de la modération vous vous a en tirerez. »... Je revins sur ce mot : on vous cherche chicane autant qu'on le peut, et je lui dis : « En effet, j'en « ai eu tout récemment une preuve à l'occasion des mande- « ments des évêques français. — Ce n'était pas sérieux, « reprit le prince Gortchakoff; Bismarck ne vous fera pas
(1) Des différends s'étaient élevés, en Turquie, parmi les Arméniens unis, ainsi qu'on appelait ceux qui étaient demeurés dans l'obédience du Saint-Siège, pour les distinguer de la secte qui s'en était depuis longtemps séparée. De ces Arméniens unis, les uns avaient accepté et les* autres repoussé le dogme de l'infaillibilité. Les premiers avaient pour chef le patriarche de Cilicie Hassoun. L'ambassadeur de France, M. de Vogiié, à l'occasion de leurs différends, était intervenu auprès du Sultan. Cet incident avait soulevé la question du protectorat de la France sur les chrétiens d'Orient. L'Allemagne en avait profité pour se déclarer formellement contre ce protectorat.