‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 25 sur 178 · ENTRETIEN AVEC LE PRINCE GORTCHAKOFF · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC LE PRINCE GORTCHAKOFF

« la guerre. — C'est possible, répondis-je; mais tout en « accordant à M. de Bismarck les qualités d'un homme « d'Etat éminent, il faut convenir aussi qu'il est très pasce sionné. Les questions religieuses de l'Allemagne peuvent « l'entraîner très loin. — N'importe, reprit le chancelier; il « ne peut vous faire la guerre en ayant contre lui l'opinion « morale de toute l'Europe, et il l'aurait. » Cette parole du prince Gortchakoff a, si je ne me trompe, une assez grande portée, et elle vient confirmer l'opinion que j'ai depuis près d'un mois, à savoir que M. de Bismarck n'a pu trouver en Europe l'appui sur lequel il avait compté dans l'incident des évêques et qu'il a fait une mauvaise campagne.

« Le chancelier est revenu peu après sur les bons sentiments de la Russie à l'égard de la France, et, à cette occasion, il m'a parlé du toast porté, il y a quelques jours, par l'empereur de Russie : « Le Times en a donné une très a fausse interprétation, mais vous avez vu certainement la « rectification que j'en ai faite dans le Journal de Saint- « Pétersbourg. Si l'Angleterre a été nommée, c'est par cour- « toisie pour les princes anglais présents à ce dîner, et point « pour un autre motif. Je puis vous assurer qu'il n'y avait t aucune pensée malveillante pour la France, loin de là(l). »

(1) Voici le toast de l'empereur de Russie, d'après la version anglaise du Times : « Je bois à la santé de mon ami l'empereur François-Joseph, que nous sommes si heureux de voir parmi nous. Dans l'amitié qui nous unit, nous et aussi l'empereur Guillaume et la reine Victoria, je vois la plus sûre garantie de cette paix en Europe qui est si désirée de tous et si nécessaire à tous. »

Le Times avait ainsi commenté ce toast : « Le toast de l'empereur Alexandre est un manifeste. Nous nous réjouissons sincèrement de cette preuve de bon accord entre la Russie et l'Autriche; nous acceptons de même l'annonce d'une quadruple alliance, en ce sens que le gouvernement britannique fera tous ses efforts, comme il a fait jusqu'ici, pour empêcher les nations du continent d'avoir recours aux armes afin de régler leurs différends. Mais nos principes ne nous

« Avant de nous séparer, le chancelier me demanda si je n'irais pas voir l'Empereur. Je répondis que j'en serais très honoré, mais que j'y mettais de la discrétion, car l'Empereur devait ressentir quelque fatigue des nombreuses visites qu'il avait reçues depuis un mois. Le prince m'assura que l'Empereur serait charmé de me voir et il s'offrit pour m'obtenir une audience de Sa Majesté. J'acceptai, et, deux heures après, en rentrant chez moi, je trouvai un billet du chancelier qui me prévenait que l'Empereur ne pouvait me voir ces jours-ci à cause de ses devoirs religieux, mais qu'il me recevrait lundi à une heure.

« Le résumé de mes impressions sur les sentiments actuels du chancelier à notre égard, je vous l'ai donné dans ma lettre du 27 février : intérêt pour la France, désir de la voir se relever, nulle disposition à seconder l'Allemagne dans les embarras qu'elle nous suscite sans cesse; au contraire, volonté de la calmer; mais confiance moindre dans le gouvernement actuel que l'on n'en avait à l'égard de M. Thiers, inquiétude pour son avenir, réserve à l'égard des ministres, résolution de ne contracter aucun lien avec la France tant que le gouvernement restera dans un provisoire qui n'offre aucune garantie de durée et à qui on refuse, pour ainsi parler, la personnalité politique.

« Mon audience chez l'Empereur avait été fixée au lundi 2 mars. Ce jour-là, quelques minutes avant l'heure assignée, j'entrais dans le cabinet de Sa Majesté. Son accueil a été simple et cordial. Il me serra la main et voulut bien m'exprimer sa satisfaction de me revoir à Saint-Pétersbourg. Il me parla de mon voyage, puis il me dit :« J'ai chargé Orloff « d'exprimer au maréchal de Mac-Mahon tous mes sentice ments de sympathie et d'estime ainsi que mes vœux sin- « cères pour qu'il parvienne à fonder l'ordre en France et à

permettront jamais de prendre une attitude hostile envers la nation française. C'est ainsi que nous acceptons le toast de l'empereur Alexandre. »

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