AUDIENCE DU TSAR
« le consolider. C'est la loyauté même, et je regarde « comme une chose très heureuse de le voir à la tête du « pouvoir. — Je remercie Votre Majesté de ce message « bienveillant; nous croyons, en effet, que le Maréchal « rend au pays les plus grands services. Votre Majesté sait « que nous avons été au moment de toucher le port. Nous « pensions que la monarchie allait être rétablie. De tristes « malentendus sont venus renverser tout à coup nos espèce rances. » Ici l'Empereur a fait un geste qui marquait son assentiment à mes regrets. « Dans le désarroi qui a suivi, « force nous a été de chercher une solution qui garantît « l'ordre et donnât autant de sûreté que possible aux prin- « cipes conservateurs. Nous avions le bonheur d'avoir sous « la main un homme tel que M. de Mac-Mahon et nous lui « avons confié le pouvoir pour un temps relativement long. « On ne pouvait rien de mieux, a dit l'Empereur. Est-on « tout à fait remis en France, ajouta- t-il, du trouble qu'ont « soulevé les prétentions étranges de M. de Bismarck? Il « eût été monstrueux de vous faire la guerre sous de sem- « blables prétextes. Vous savez le prix que nous attachons a à la conservation de la paix; elle ne sera pas troublée, je « l'espère bien. — Sire, nous ne demandons en effet qu'une « chose, la paix. Tout le monde sait, d'ailleurs, que nous ne « voulons pas, que nous ne pouvons pas faire la guerre. Nous « avons beaucoup à organiser à l'intérieur, après les épreuves « cruelles que nous avons traversées. Notre devoir serait de « reculer devant la guerre la plus juste, la plus légitime. — « Et vous avez raison, reprit l'Empereur; au reste, le prince « de Bismarck connaît votre situation militaire aussi bien a que vous, et il sait parfaitement que vous n'avez pas la « moindre intention de vous mettre sur l'offensive; mais il « veut obtenir le vote de sa loi militaire au Reichstag et « tout le bruit qu'il a fait n'avait pas un autre but. Mais le « personnage, que vous connaissez autant que moi, est entier, « entreprenant, peu commode, et je comprends les embarras
« dans lesquels vous vous êtes trouvés. Je souhaite vive- « ment que l'ordre se rétablisse tout à fait chez vous. « Hélas! il faut bien en convenir, les mauvaises doctrines « sont parties de la France. Ces fameux principes de 89 « n'ont apporté que le désordre, la guerre, la révolte, et « votre pays en a bien cruellement souffert ! — Sire, il faut « distinguer : tout n'était pas mauvais dans les principes « de 89 ; il y avait alors bien des réformes à opérer en France; « mais la Révolution est venue tout gâter. — C'est juste, « dit l'Empereur. »
« Je continuai : « J'en conviens sans difficulté : c'est de la « France trop souvent que sont parties de fausses et perni- « cieuses doctrines qui ont fait tant de mal à l'Europe. C'est « pour cela que, lorsque nous tâchons de réparer le mal qui « a été fait, lorsque nous travaillons au rétablissement de « l'ordre et que nous combattons le radicalisme, nous « croyons avoir droit à l'estime, à la bienveillance, aux « encouragements de l'Europe; nous faisons son œuvre, en « effet, nous lui rendons service, car si les doctrines déma- « gogiques l'emportaient, il n'y aurait pas un coin de l'Eu- « rope peut-être qui n'en ressentît les cruelles atteintes. C'est « là, Sire, la tâche des conservateurs et du gouvernement « actuel, et, à ce titre, nous réclamons les sympathies des « puissances et celle de Votre Majesté en particulier.
« Soyez sûr, répondit l'Empereur, que sur un pareil terrain « elles vous sont toutes acquises. Vous vous rappelez ce que « je vous ai dit à Berlin (entrevue de septembre 1872) ( 1) . Mes « sentiments pour la France n'ont pas varié depuis lors; « ils sont toujours les mêmes. Quelques personnes ont faus- « sèment commenté le toast que j'avais porté en présence « de l'empereur d'Autriche; le général Le Flô a très bien « deviné ma pensée. Je le lui ai dit : c'était un toast destiné « à assurer et à consolider la paix, et j'avais particulière-
(1) Cf. Vicomte de Gontaut-Biron, op. cit., pp. 159 et 165.