ENTRETIEN AVEC M. DE J0MIN
« ment la France en vue lorsque je l'ai prononcé. Les entre- « vues diverses des souverains ont la paix uniquement pour « but. C'est à Berlin que ces intentions ont reçu leur pre- « mière consécration. Tenez, ajouta-t-il, avec un certain « accent affectueux, en me montrant le portrait de l'empe- « reur Guillaume suspendu à la boiserie, voilà un souvenir « de la visite que je lui fis alors. »
« Ces mots dits, il me congédia avec les mêmes témoignages de cordialité qu'au commencement de notre conversation. J'ai appris depuis, par la grande-duchesse Marie et par de hauts personnages de la cour, que mon langage avait plu à l'Empereur et qu'il en avait gardé une impression favorable. Moi aussi, je me suis retiré satisfait de chez l'Empereur; il a eu moins de réticences que son chancelier, il a été affectueux et m'a paru sincère. Tout le monde connaît sa sympathie pour son oncle l'empereur Guillaume et sa volonté de rester avec lui dans les meilleures relations. Certainement il m'a fait sentir une ou deux fois qu'il considérait l'ordre de choses existant en France comme bien précaire; mais cela ne l'empêche pas de porter un véritable intérêt à la France et de tenir énergiquement à la conservation de la paix en Europe.
« M. de Jomini était venu me chercher deux fois sans me trouver; nous nous rencontrâmes enfin à un dîner chez l'ambassadeur de France. C'est un esprit spéculatif, porté aux rêveries, assez bizarre, sur lequel il est difficile de beaucoup compter, intelligent sans doute, mais dont le principal mérite est de se trouver l'un des confidents du chancelier... Il m'a parlé en très bons termes du maréchal de Mac-Mahon, et il s'est fort loué de vos procédés en général; mais il redoute nos tendances cléricales, comme la plupart des Russes, et c'est à ce titre qu'il n'aurait pas vu le retour de M. le comte de Chambord sans quelque méfiance, tout en reconnaissant ses avantages sous d'autres rapports. « L'Empereur, m'a-t-il dit,
« regrette l'échec de ce prince, ce qui est assez naturel « pour un monarque. »
« J'ai essayé de lui démontrer l'inanité de ses craintes par rapport aux tendances ultra-religieuses des conservateurs; je lui ai répété sous une autre forme une partie des arguments dont je m'étais déjà servi, soit auprès de l'Empereur, soit auprès du prince Gortchakoff, pour les convaincre de la parfaite modération dont nous avons toujours fait preuve dans notre attitude, de l'utilité de la paix pour tout le monde, et je terminai en lui disant : « Que vous ayez « cru avantageux d'établir une entente avec l'Allemagne, «je n'ai pas à revenir là-dessus; ce que nous attendons de « vous seulement, c'est que vous ne la suiviez pas dans « toutes les aventures où il lui plairait de s'engager contre « nous. — Certainement, nous ne le ferons pas, me répondit « Jomini avec netteté ; ce que vous demandez là est très « juste. Au reste, soyez sages et modérés, renfermez- vous « dans votre réorganisation intérieure. Voyez combien une « pareille conduite après la guerre de Grimée nous a profité! « En Russie, vous ne trouverez pas de sympathie pour les « Allemands, et les sentiments de répulsion qu'on éprouve « contre eux ne pourraient être contenus sans l'affection « bien connue de l'Empereur pour son oncle. Nous aimons « peut-être les Allemands chez eux, mais pas chez nous. »
« Puis il se répandit en regrets amers sur la destruction de l'œuvre édifiée par le congrès de Vienne, résultat admirable, dit-il, de ce mouvement produit en Europe par vingt-cinq ans de guerres étrangères et de transformations intérieures. Ses regrets ne furent pas moins vifs au sujet de l'opposition que la Russie avait toujours rencontrée chez l'empereur Napoléon à une alliance intime et fondée sur des intérêts mutuels permanents entre la France et la Russie. « Nous « avons tout fait, me dit-il, pour nous entendre avec l'em- « pereur Napoléon; il s'y est toujours refusé. Et pourtant « qu« d'avantages il eût retirés de notre alliance! » Sa der-