BOUTADES DE LA GRANDE-DUCHESSE MARIE
nière parole fut pour me mettre en garde contre la disposition du gouvernement allemand à favoriser le rétablissement de l'empire en France. Il la regarde comme certaine. J'ai été frappé de rencontrer la même assertion dans la bouche d'une autre personne très haut placée qui est en mesure de connaître la vérité à cet égard.
« Vous connaissez probablement la grande-duchesse Marie, la sœur de l'empereur Alexandre. Elle a la réputation d'une tête vive, peut-être un peu extraordinaire, à coup sûr, peu politique; mais, seule peut-être de toute la famille impériale, elle a son franc-parler auprès de son frère qui l'aime, et elle ne se cache pas pour dire très haut ce qu'elle pense. Quand je suis arrivé à Pétersbourg, toute la ville parlait d'une boutade très embarrassante pour l'ambassadeur d'Allemagne qu'elle avait eue, à deux jours de là, dans une fête donnée par une grande dame de la société russe. Assise, au souper, en face du prince de Reuss, elle lui avait proposé de boire avec elle à la santé, non pas de l'empereur d'Allemagne, mais de son oncle, puis, un instant après, à celle de l'Alsace-Lorraine redevenue française, enfin à la santé de Mgr Ledochowski et du Pape... L'ambassadeur d'Allemagne fit semblant de ne pas entendre et s'en tira par là. Le soir, en se retirant, elle avait déjà compris la hardiesse de ces toasts en pareille société et en avait été un peu embarrassée. Le lendemain, l'Empereur prévenu lui avait adressé des reproches sévères et elle fit des excuses au prince de Reuss qui les reçut avec froideur.
« Cette aventure était faite pour me rendre d'autant plus circonspect vis-à-vis de la grande-duchesse. Ne demandant pas à être reçu par tous les grands-ducs, je m'abstins également de me présenter chez elle, bien qu'on m'y eût engagé de sa part. Mais, je vous l'ai dit, elle chargea quelqu'un pour la deuxième fois de me témoigner son désir de me voir; elle me fit dire que je ne serais pas reçu officielle-
ment, que je demanderais à visiter son palais, qui est un véritable musée, et que je la trouverais comme par hasard dans un des salons. Je ne vis pas d'inconvénients à une entrevue dans ces conditions, et c'est ainsi que j'ai eu l'occasion de l'entretenir en tête à tête. Elle s'est montrée très gracieuse et très confiante et m'a parlé principalement de ses sentiments d'affection pour la France et d'antipathie contre l'Allemagne. Mais elle a insisté plusieurs fois sur le malheur pour notre pays de n'avoir pas de gouvernement stable et définitif.
« Gomment voulez-vous qu'on fasse quelque chose avec « vous? Tâchez donc de vous relever, de vous réorganiser, « de vous constituer afin que nous puissions faire ceci » ; et elle me tendit la main comme en passant par-dessus un obstacle. C'était l'union de la France et de la Russie pardessus la tête de l'Allemagne. Du reste, elle aime tous les membres de la famille Bonaparte et regrette presque l'Empire. Je lui représentai fortement toutes les raisons que nous avons en France pour ne pas partager ses 'goûts, les immenses inconvénients qu'il y aurait pour la France et pour la paix du monde, peut-être, au rétablissement de l'Empire. Elle en convint d'assez bonne grâce et elle reconnut qu'une restauration bonapartiste n'était pas désirable. « Enfin, me « dit-elle, j'aime la France, non pas les partis, entendez-le « bien, mais la France, et je lui souhaite toute prospérité. »
« Dans le cours de l'entretien, elle m'affirma confidentiellement l'exactitude d'un fait que j'avais bien des raisons déjà de soupçonner, à savoir, l'empire très grand du prince de Bismarck sur le prince royal et les mauvaises dispositions de celui-ci à l'égard de la France.
« Je ne vous raconterai pas en détail les conversations que j'ai eues avec des personnes de la société russe d'une position moins élevée que les précédentes; d'ailleurs, j'ai retrouvé chez les unes comme chez les autres des appréciations peu différentes. Le bonapartisme y compte un