‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 29 sur 178 · CE QUI NUIT A LA FRANCE EN EUROPE · texte numérisé non relu

CE QUI NUIT A LA FRANCE EN EUROPE

assez grand nombre d'adhérents, et la république conservatrice presque aucun à ma connaissance. Un homme de beaucoup d'esprit et ancien diplomate m'assurait que si la France se relevait, l'entente concertée par Bismarck entre l'Allemagne et la Russie n'entraverait nullement cette dernière puissance dans les alliances qu'elle aimerait à contracter. Je le crois aussi.

« Il est temps, mon cher ami, après un si long récit, de résumer mes impressions. Le grand mal de la France, aux yeux de l'Europe, c'est de ne pas avoir de régime constitué; c'est, à défaut d'un gouvernement définitif, de ne pas présenter au moins un ordre de choses organisé, donnant des garanties d'un fonctionnement régulier en même temps que de quelque durée, sortant du provisoire actuel, qui n'est appuyé sur aucune loi, dépend uniquement d'une majorité variable, que l'on sait composée d'éléments très divers, et qui enlève ainsi toute confiance dans la stabilité du septennat présidentiel. Aux yeux de l'étranger, nous n'avons pas de surface; nous sommes comme une société anonyme, dont on ne trouve nulle part les gérants responsables; notre signature n'aurait qu'une valeur éphémère qui demain a de nombreuses chances d'être protestée. Et voilà pourquoi les puissances qui sont bienveillantes pour la France et comprennent l'intérêt pour elles-mêmes du relèvement de la France, — la Russie par exemple, — voilà, pourquoi elles regardent comme impossible d'entrer avec nous dans des arrangements politiques, fût-ce même en se bornant à en jeter les bases. Et la Russie le regrette, je suis disposé à le croire.

« C'est donc ce provisoire vacillant, incertain, à la merci d'une assemblée souveraine et mobile, qui inspire des inquiétudes pour la France et qui éloigne la confiance de l'étranger. Il devrait être rassuré, ce semble, par ce fait que les conservateurs ont la majorité dans l'Assemblée. Il ne l'est pourtant pas, et même on paraît peu sensible à cette considération. Gela tient à deux causes :

« En premier lieu, il voit ces conservateurs divisés en deux partis au moins, dont l'un, de beaucoup le moins fort à l'Assemblée, tend en ce moment à devenir de beaucoup le plus fort dans le pays. Il les voit en même temps assez faibles pour ne pouvoir empêcher le succès invariable des radicaux dans toutes les élections partielles, bien que le provisoire ne soit pas entre leurs mains.

« En second lieu, si on n'accorde pas aux conservateurs la confiance qui leur serait due, c'est qu'on redoute leurs tendances cléricales. Les questions religieuses tiennent dans presque toute l'Europe aujourd'hui une place qu'on n'eût guère prévue il y a quelques années encore : autrefois, si elles surgissaient dans tel ou tel pays, elles y étaient localisées, pour ainsi dire, du moins elles n'agitaient pas les passions au delà des frontières. Mais la chute du pouvoir temporel et le concile du Vatican ont été le point de départ d'une ère nouvelle : le mouvement religieux s'est répandu de tous côtés, la levée de boucliers contre le catholicisme est devenue à peu près générale, et, l'Allemagne aidant, on a regardé la France comme prête à se faire partout, à tort et à travers, le champion de la cause catholique.

« M. Thiers ne donnait pas d'ombrage à cet égard; on redoute au contraire les opinions religieuses des conservateurs. Or la Russie, pour ne parler que d'elle, est fort susceptible sur cette question. Le catholicisme a toujours joué le principal rôle dans les insurrections polonaises, et l'on n'a pa3 oublié les sympathies actives qu'elles ont trouvées en France. A l'heure actuelle encore, la Russie est en dissidence avec le Pape sur des points importants et fort délicats. On craint donc que les conservateurs, détenant le pouvoir en France, ne donnent par cela seul des encouragements aux prétentions des Polonais et aux mécontentements religieux. Telle est la raison, à mon sens, pour laquelle on se méfie en Russie des conservateurs.

« Ainsi donc, d'une part, la faible consistance du gouver-

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