SYMPATHIES DES RUSSES POUR LA FRANCE
nement, de l'autre, les tendances présumées et redoutées des conservateurs, voilà ce qui retient les sympathies russes à notre égard. Sur ce second point, notre attitude sage, notre conduite si correcte, pourraient avec le temps faire tomber ces préventions. Mais tant que nous resterons dans la situation sans nom où nous sommes, nous ne devons rien attendre de l'Europe, ni avances, ni intérêt, ni même considération.
« Qu'il y a-t-il donc à faire? Vous le savez aussi bien que moi, mon cher ami, et mieux que moi, vous qui vivez au milieu des difficultés que je vois de loin seulement, tout en les ressentant vivement, vous qui consacrez avec tant de dévouement vos efforts, votre intelligence, à les aplanir; vous trouverez les moyens d'arriver au but, s'il plaît à Dieu!
« Je n'ajouterai qu'un mot relativement au grand empire que je viens de visiter trop rapidement. Quand j'entends autant parler français à Pétersbourg, dans tous les rangs, dans tous les salons, dans les rues, plus qu'on ne le parle peut-être dans quelques-unes de nos provinces, quand je remarque que le journal officiel de l'empire s'imprime en français, sans parler de la correspondance diplomatique qui se fait également dans notre langue, quand j'observe avec quelle attention, quel empressement on sait tout ce qui se fait en France, les discussions littéraires comme les discussions politiques, avec quel attrait on lit toutes les productions de l'esprit français, quand je trouve enfin d'aussi nombreuses sympathies pour nous dans la société et dans l'armée, il est impossible de ne pas se dire qu'il y a là des éléments nombreux, précieux, à cultiver, à exploiter pour l'avenir dans l'intérêt de la France, et que nous ne rencontrons nulle part dans une pareille mesure. Le fait-on autant qu'on le devrait? Le fait-on avec tout le succès possible?
« Agréez, mon cher ami, etc. »
Revenu à Berlin, M. de Gontaut put constater à bien des indices que l'apaisement était complet et définitif. Ses dépêches et ses lettres se succédaient, de plus en plus rassurantes. Mais si l'incident des mandements d'évêques était clos, il ne s'ensuivait pas que les dispositions du prince de Bismarck à notre endroit se fussent améliorées. On en jugera par cet extrait de note que le duc Decazes envoya à M. de Gontaut et dans lequel sont relatées deux entrevues du prince Orloff avec le chancelier allemand. Elles venaient d'avoir lieu dans le courant du mois de février.
« ... M. de Bismarck partit de cet éloge de M. Thiers pour attaquer avec une grande intempérance d'expressions M. le comte d'Arnim. Il l'accusa de l'avoir trahi au moment du 24 mai, d'avoir fait tous ses efforts pour rendre l'Empereur favorable à une restauration du comte de Chambord. (Ces reproches sont d'autant plus piquants que le parti légitimiste, très mal informé de la vérité, n'a cessé de regarder le comte d'Arnim comme un ennemi.) M. de Bismarck s'exprima, d'ailleurs, avec beaucoup de sévérité sur tous les hommes appartenant à la carrière diplomatique et il dit qu'il finirait par en venir à se faire représenter partout par des militaires.
« Au cours de la conversation, l'éventualité d'une restauration bonapartiste en France ayant été envisagée, M. de Bismarck déclara qu'il avait été autrefois très favorable aux Bonapartes, mais qu'il les verrait rentrer en France avec un grand déplaisir, parce que l'Impératrice était cléricale.
« Dans cette appréciation comme dans presque toutes celles que M. de Bismarck formule aujourd'hui, on retrouve un parti pris passionné de n'envisager les questions qu'au point de vue du cléricalisme, qui est devenu sa préoccupation exclusive et presque maladive.
« La question de la suppression de l' Univers ayant été abordée, M. de Bismarck dit qu'il ne l'avait pas demandée,