GUERRE MORALE >• DE BISMARCK A LA FRANCE
que c'était d'Arnim, contrairement à ses instructions, qui suggérait ces procédés qui faisaient, au fond, l'affaire du gouvernement français.
« Le prince Orloff a revu M. de Bismarck à la fin du mois de février, en repassant par Berlin. Il a été de nouveau question de la France entre le prince et M. de Bismarck, à propos du refus de la Russie d'intervenir dans la question des Hassounistes (1)... M. de Bismarck dit à cette occasion qu'il ne connaissait rien aux affaires d'Orient, que si le représentant de l'Allemagne à Gonstantinople s'était mis à la traverse de M. de Vogué, et si des efforts avaient été tentés par le prince de Reuss pour obtenir une intervention de la Russie contraire aux prétentions de la France dans l'affaire des Hassounistes, c'était parce que, dans les rapports de la diplomatie allemande avec la France, il avait adopté comme règle unique d'être toujours d'un avis contraire à celui qu'exprimeraient les représentants de cette puissance.
« Sur l'observation qui lui fut faite que c'était là une véritable guerre morale, M. de Bismarck dit qu'il en convenait, mais que tant que la France aurait, à l'égard de l'Allemagne, le fond d'amertume et d'hostilité qu'on sentait chez elle, il n'aurait pas une autre ligne de conduite. Il revint, d'ailleurs, sur les déclarations pacifiques de l'entretien du 13 février et affirma qu'il ne voulait pas la guerre, qu'il ne la ferait pas, que nulle personne sensée ne pouvait lui prêter cette idée, qu'il fallait le dire bien haut en Belgique où le prince Orloff allait se rendre.
« M. de Bismarck ne dissimula pas que l'espèce d'intimité qui s'établissait entre l'Autriche et la Russie, bien que le rapprochement entre ces deux puissances fût en grande partie son œuvre, ne lui agréait pas autrement. Le toast de l'empereur de Russie au banquet de Pétersbourg, toast où
(1) V. p. 48, note.
le Tsar avait parlé de quatre puissances alliées, ajoutant ainsi l'Angleterre à l'Allemagne, l'Autriche et la Russie, ne paraissait pas lui avoir plu. M. de Bismarck sait, en effet, qu'il domine l'Autriche par la crainte qu'il lui inspire, et la Russie par l'affection et le respect du Tsar pour l'empereur Guillaume. »
Ce document était accompagné d'une lettre particulière, datée du 10 mars, dans laquelle le duc Decazes décrivait l'attitude qu'il comptait opposer à la politique d'incessantes persécutions adoptée par le Chancelier :
«... Nous sommes loin d'avoir ville gagnée, moins encore à Saint-Pétersbourg qu'à Vienne. Cependant, il me paraît absolument acquis que l'on a renoncé à s'en prendre à nous des inquiétudes que l'on peut avoir pour la paix du monde, et que l'on tient beaucoup à cette paix. Il est également certain que l'on nous trouve sages et modérés et que l'on trouve au contraire le prince de Bismarck fol et intempérant. Pour peu que les situations se développent sans que ces appréciations se modifient, elles porteront leurs fruits, et nous n'aurons pas, ce me semble, à nous en plaindre. Ceci, à la seule condition de vivre, mon cher ami, et je ne saurais oublier que c'est à force de patience que nous conquerrons ce droit de vivre.
« M. de Bismarck a trouvé que mon existence était trop douce et que ma patience n'était pas mise à d'assez rudes épreuves. Il a retiré M. d'Arnim parce qu'il le trouvait trop conciliant et chercheur de procédés destinés à adoucir ou écarter les difficultés; il était, d'ailleurs, de mœurs trop douces et trop courtoises dans ses relations avec moi. Et puis, il avait un moment réveillé dans le cœur du roi Guillaume les vieux sentiments de sympathie pour la cause de la légitimité! Il paraît que le prince de Hohenlohe aura pour mission de changer tout cela. Je n'ai cependant, vous le savez, témoigné nulle émotion de ce changement que je voyais toutefois avec un véritable regret. A quoi bon? J'ai