‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 32 sur 178 · LA « COURTOISIE » DU DUC DKCAZES · texte numérisé non relu

LA « COURTOISIE » DU DUC DKCAZES

dit très haut que j'étais enchanté, que perdant d'Arnim, son successeur me paraissait excellent : un très grand seigneur, très bien élevé, relationné avec le meilleur monde, qui a bien voulu, avant d'accepter le poste de Paris, s'enquérir des chances qu'il pouvait avoir d'y être bien reçu! Tout cela est parfait. Sans nul doute, il sera bien reçu, et je m'y emploierai démon mieux. Je n'ai contre les mauvais desseins que l'on peut avoir contre moi qu'une arme : ma courtoisie, mon imperturbable courtoisie. J'en userai et j'en abuserai.

« M. de Bismarck, du haut de la tribune prussienne, traite avec une brutalité inqualifiable le président de l'Assemblée nationale française, celui qui représente dans notre pays le souverain, le seul, hélas! qui nous reste. Je n'en éprouve ou je n'en témoigne aucune émotion (1).

(1) Les députés d'Alsace-Lorraine avaient, proposé l'annulation d'un article de loi qui conférait au gouverneur de la province le droit de décréter l'état de siège. Le prince de Bismarck intervint, le 3 mars, dans les débats au Reichstag. Faisant allusion aux plaintes qui avaient été portées à la tribune par les députés protestataires, il disait : « Il est généralement peu agréable pour un ministre d'assister à des débats publics où l'administration dont il est responsable est soumise à la critique. Toutefois, dans le cas présent, ce malaise est extraordinairement atténué par le sentiment consolant .. que ces débats ont lieu ici et non à Versailles, que les griefs de l'Alsace sont examinés ici, au Reichstag allemand, et non dans l'Assemblée nationale française... Supposons que les circonstances eussent été inverses, que, la guerre ayant tourné autrement, une partie de la province du Rhin, ou, ce qui est peut-être encore plus vraisemblable, une partie de la Belgique fût devenue française et que les députés annexés contre leur gré voulussent parler, comme ils l'ont fait ici, à l'Assemblée de Paris. Nous n'avons qu'à lire dans les journaux le compte rendu de la première séance venue de l'Assemblée à Versailles pour acquérir la certitude que, sinon la majorité, du moins, en fin de compte, M. le président Buffet, avec la façon tranchante qui lui est propre, rendrait bientôt illusoire pour les plaignants la liberté de la parole... » Le discours continue sur ce ton sarcastique à l'égard de la France et des Alsaciens-Lorrains. Il montre à quel point l'âme du Chancelier était inaccessible au moindre sentiment de générosité

« M. de Bismarck veut bien raconter ses impressions à un journaliste hongrois et lui confie que nous autres Français, à moins d'être cuisiniers ou coiffeurs, nous ne sommes que des sauvages et des Peaux-Rouges. Je ne m'en aperçois pas (1).

« Il me fait dire qu'à un moment donné, nos francs-tireurs ont tué un charretier allemand, père de famille. A la même heure, il est vrai, en temps de trêve cependant, les troupes prussiennes, aux mêmes lieux, continuaient la guerre, tuaient et pillaient. Je ne discute pas et j'envoie à M. d'Arnim huit mille francs pour les petits orphelins du dit charretier.

« Je continuerai ainsi, mon cher ami! Le Chancelier, de son côté, continuera à envoyer à ses agents pour seule instruction, pour seule recommandation, celles de contrecarrer, les yeux fermés, les agents de la France dans toutes leurs prétentions ou réclamations, si justes, si fondées, si légi-

pour les populations annexées et incapable de ménager les douleurs les plus respectables.

(1) Voici les propos que l'écrivain hongrois Jokai attribuait sur notre compte au prince de Bismarck : « Nous avons déjà assez à faire avec l'Alsace et la Lorraine... et si des considérations géographiques ne l'eussent exigé, nous n'aurions jamais annexé à l'Allemagne un empan de terre habité par des Français. Ce sont des ennemis à jamais irréconciliables et sauvages, oui, sauvages, car chez eux, les cuisiniers, les tailleurs et les perruquiers exceptés, on découvre l'Indien Peau-Rouge... » — Le Chancelier aurait dit également : « Le seul homme qui puisse actuellement troubler la paix de l'Europe, c'est le Pape. »

M. de Gontaut écrit au duc Decazes, le 22 mars, qu'il s'est entretenu, deux jours auparavant, avec le prince de Hohenlohe, de cette conversation et de l'émotion qu'elle avait suscitée en France. « Le prince de Hohenlohe m'apprit alors que les journaux du soir démentiraient l'entretien. Du reste, il ne m'exprima d'impressions d'aucune sorte sur la nature de cet entretien, ce qu'il aurait pu faire facilement, s'il n'est pas exact. J'espère qu'il sera moins réservé à Paris. Au reste, ce matin même, tous les journaux contiennent un télégramme de Berlin contestant la dite rectification, et j'ai bien peur que ce ne soit la version véritable. »

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