‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 33 sur 178 · LUEURS D'ESPOIR · texte numérisé non relu

LUEURS D'ESPOIR

times qu'elles puissent être. Il nous fera sans relâche cette guerre morale qu'il substitue à la guerre matérielle ! Je laisserai faire; je veux vivre. A un moment donné, l'Europe, l'Europe tout entière, sans en excepter l'Allemagne, finira par s'émouvoir, peut-être par s'indigner, tout au moins par s'inquiéter. Ces espérances ne sont pas absolument vaines. Quel symptôme plus saisissant que ces confidences de Lord Odo Russell et cette lettre de la reine d'Angleterre? Auriez-vous reçu ces confidences il y a un an? et cette lettre aurait-elle été écrite alors?

« Donc, nous verrons dans un an! Mais il faut vivre un an. Je sens que les plus gros périls nous viendraient de la question catholique, et je m'en préoccupe. Vous voyez combien nos évêques sont devenus circonspects. Cette attitude leur fait grand honneur. Nous avons entamé avec Nos Seigneurs de Nancy et de Saint-Dié des négociations pour la rectification des circonscriptions diocésaines (1). Ils témoignent le plus sincère bon vouloir. Tout va bien de ce côté. Je ne me sentirais vraiment menacé que si le Pape ou, à son défaut, les cardinaux quittaient Rome et se réunissaient en France. Corcelles (2) se croit assuré que cette éventualité ne se réalisera pas; mais sans relâche je travaille à l'écarter.

a Vous le voyez, mon cher ami, je n'ai guère d'illusions! Mais je trouve une force nouvelle, une sorte de consolation qui vient en aide à ma résignation, dans ce qui vient de se passer à Saint-Pétersbourg. Cette fois, ce n'est pas contre nous qu'on s'est entendu pour maintenir la paix. Cette fois, le protocole n'a pas été dressé et visé par le chancelier d'Allemagne, et cette entrevue, qui est son œuvre, soit! ne lui cause pas une satisfaction sans mélange. Il a senti que ce concert à deux, se produisant même sur son initia-

(1) Ces deux diocèses s'étendaient, depuis le traité de Francfort au delà de la frontière française, sur le territoire annexé.

(2) Ambassadeur de France près du Saint-Siège.

tive, devenait, sinon un déplacement, au moins un partage d'influence. On a fait intervenir le nom de l'Angleterre dans le protocole, et il ne pouvait l'avoir, ni prévu, ni désiré. Tout cela il le sent, et l'Allemagne, l'Allemagne qui n'est point aussi belliqueuse qu'il veut bien le dire, l'Allemagne qui veut la paix, le sent, elle aussi, et elle le sent si bien qu'il s'est trouvé une minorité de 138 voix contre 196 (1) pour lui tenir tête. Attendons... »

On voit, par tout ce qui précède, que si les prétentions et le langage hautain du Chancelier, dans l'affaire des mandements, avaient manqué leur but et n'avaient abouti qu'à inquiéter l'Europe, le gouvernement français néanmoins se croyait toujours à la veille d'une nouvelle complication.

Au reste, les embarras intérieurs du prince de Bismarck n'avaient point diminué, ni par conséquent leur fâcheuse influence sur sa politique extérieure. Une première lecture du projet de loi militaire avait eu lieu au Reichstag le 16 février. Le maréchal de Moltke était intervenu énergiquement dans la discussion. Néanmoins, l'assemblée avait nommé, pour l'étude du projet, une commission en grande majorité hostile. Par 22 voix contre 6, celle-ci avait rejeté, le 20 mars, l'article premier du projet, dans lequel le gouvernement demandait qu'un effectif de paix de 401,600 hommes fût voté une fois pour toutes et pour toujours. Parmi les opposants, les uns voulaient conserver au Parlement le droit de fixer annuellement cet effectif; d'autres proposaient d'en abaisser le chiffre à 385,000 ou même 360,000 hommes. Le Chancelier, quoique malade, dut entrer dans la mêlée et mener une vigoureuse campagne

(1) Allusion au vote qui avait terminé au Reichstag les débats sur la suppression de l'état de siège en Alsace-Lorraine. (V. p. 63, note.) La minorité de 138 voix, qui s'était prononcée en faveur de cette suppression, comprenait les Alsaciens, les Polonais, les démocrates-sociaux, le centre et environ un tiers du parti progressiste.

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