COUPS DE BOUTOIR DU CHANCELIER
tations diverses. Mais l'Empereur lui-même aurait dit à une personne, qui l'avait répété à M. de Gontaut, que c'était surtout la France qu'il avait voulu viser, en réponse aux critiques et aux accusations calomnieuses dirigées sans cesse en ce pays contre les intentions du gouvernement allemand. « Ce n'est pas encore la guerre, avait-il ajouté, mais c'est un avertissement pour qu'un jour nous n'en soyons pas amenés là. »
Dans la conviction de M. de Gontaut, la phrase en question était due « à un accès d'irritation du prince de Bismarck, très impatienté, très contrarié de l'insistance avec laquelle, depuis l'incident des mandements, les journaux de presque toute l'Europe l'accusent de provoquer incessamment la guerre ». M. de Gontaut devinait juste, ainsi que nous l'apprennent les Mémoires récemment publiés du prince Clovis de Hohenlohe. On y voit même qu'un dissentiment s'était élevé entre l'Empereur et le Chancelier et que le souverain, jugeant la phrase trop provocante, avait d'abord voulu la supprimer.
Peu de temps après, le prince de Bismarck s'exprimait au Reichstag en termes blessants sur le compte de la France et de l'enseignement catholique. Répondant à l'abbé Winterer, député d'Alsace-Lorraine, qui lui reprochait d'avoir supprimé, dans cette province, les établissements d'instruction dirigés par des ecclésiastiques, il disait : « Vous voyez où la nation française, sous l'influence d'un tel enseignement scolaire, en est arrivée avec le temps... Il y a dans la nature française une crédulité proverbiale, dont la population alsacienne ne s'est point encore défaite. Et l'on ne peut absoudre de toute complicité à cet égard le genre d'enseignement scolaire donné jusqu'ici, auquel participaient et qu'influençaient de très nombreux éléments, qui, pour soutenir leur domination et leur influence, avaient un intérêt — je ne dirai pas à l'abêtissement de la jeunesse — mais du moins à ce qu'elle ne devînt pas trop intelli-
gente. » Le Chancelier déclarait, dans ce même discours, que la France préparait la guerre.
« Voici, écrivait le duc Decazes, le 7 décembre, à M. de Gontaut, une série de discours du prince de Bismarck peu encourageants et qui ne semblent pas faits pour donner grande autorité à mes déclarations pacifiques. Je m'emploie de mon mieux à empêcher la presse française de les relever; mais vous ne sauriez vous étonner si ces brutales provocations ne restent pas sans réponse. Quant à moi, je suis parfaitement décidé à ne pas m'en émouvoir; mais je ne puis répondre au même degré du tempérament de mon pays. » Sans doute, il fallait faire la part de la nature violente du Chancelier, et ce n'étaient là que des boutades; mais cette considération n'était pas tout à fait rassurante, « car enfin il suffirait qu'un mot de plus fût dit, dans ces moments d'aveugle colère, pour que la blessure devînt irréparable, et il nous faut ainsi reconnaître que pour n'être ni intentionnelles, ni préméditées, les provocations restent toujours redoutables. A la grâce de Dieu! mon cher ami. Ayons soin de ne rien faire qui serve de prétexte ou d'occasion; c'est à peu près tout ce que nous y pouvons. »
En réalité, ces intempérance de langage du prince de Bismarck, si offensantes pour le patriotisme français, ne dénotaient aucune intention belliqueuse. C'était l'impression de M. de Gontaut comme du duc Decazes. Vers le même temps en effet, M. de Biïlow prodiguait à notre ambassadeur les protestations pacifiques et vantait le rôle personnel de ce dernier dans l'établissement des bons rapports entre les deux peuples. Il mettait au compte de l'improvisation à la tribune et de la chaleur des débats les propos du Chancelier. Il affirmait que celui-ci ne nourrissait aucune pensée de guerre. « Voyez, disait-il, ce qui s'est passé l'hiver dernier à propos de l'affaire des mandements des évêques : nous l'avons traitée directement avec vous et nous n'avons eu qu'à nous en féliciter. Nous n'avons aussi qu'à nous