‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 4 sur 178 · POLITIQUE INTÉRIEURE DU CHANCELIER · texte numérisé non relu

POLITIQUE INTÉRIEURE DU CHANCELIER

devaient avoir sur nos relations avec l'Allemagne un fâcheux contre-coup. Ces préoccupations se rapportaient à deux objets : la lutte de plus en plus violente entreprise contre le clergé catholique dont la résistance allait augmentant, l'adoption par le nouveau Reichstag, qui devait être élu le 10 janvier prochain, d'un projet de loi militaire, auquel l'Empereur et le maréchal de Moltke attachaient une grande importance, mais qu'on s'attendait à voir soulever, au Parlement, une opposition très vive et peut-être insurmontable.

Ce projet, qui établissait et fixait une fois pour toutes à 401,600 hommes l'effectif des troupes allemandes en temps de paix, ne tendait à rien moins qu'à dépouiller le Reichstag d'une des plus importantes prérogatives attachées en tout pays au régime représentatif, celle de voter annuellement le budget militaire. Toujours effrayés, ou se disant tels, de la réorganisation de l'armée française et de nos prétendus desseins de revanche, l'Empereur et les chefs de son armée désiraient soustraire aux fluctuations des majorités et assurer à tout jamais dans l'avenir le contingent de troupes qu'ils croyaient indispensable pour nous tenir en respect. Pour triompher des hésitations ou des répugnances qui allaient se produire dans le Reichstag, il était donc opportun de laisser apparaître une tension dans les rapports entre la France et l'Allemagne et de maintenir présente aux esprits la crainte d'une rupture toujours possible. Contre un danger de guerre tout proche ou sans cesse menaçant, une armée forte semblerait plus nécessaire. C'est à faire naître ce danger, ou plutôt à y faire croire, que servirait un incident diplomatique habilement suscité et entretenu.

Outre ce projet de loi militaire, l'attention du Chancelier était de plus en plus absorbée par la question religieuse. Engagée depuis deux ans déjà contre l'Eglise catholique dans une guerre à outrance, dont on ne pouvait prévoir la

fin, sa nature impérieuse se heurtait à des volontés aussi déterminées que la sienne. Les dernières lois de mai 1873, votées par les Chambres prussiennes, avaient soulevé dans le clergé catholique allemand d'unanimes protestations. Entre autres dispositions vexatoires, elles prétendaient réglementer l'instruction préalable des candidats aux fonctions ecclésiastiques et ordonnaient qu'ils eussent étudié et subi des examens dans une université de l'Etat. Elles obligeaient, en outre, les supérieurs hiérarchiques à notifier les nominations faites par eux au président de la province qui pouvait, dans un délai de trente jours, y faire opposition. Elles instituaient un tribunal royal des affaires ecclésiastiques qui recevait, au nombre de ses attributions, le droit de destituer les évêques ou les prêtres coupables d'avoir contrevenu aux lois de l'Etat.

Non content de toutes ces mesures, le Chancelier se préparait à présenter un nouveau projet au Reichstag, qui punissait de la perte de leur nationalité et du bannissement les membres du clergé convaincus d'exercer illégalement leurs fonctions, et déclarait que ces condamnations, prononcées par un des Etats confédérés, seraient applicables sur tout le territoire de l'empire allemand. C'était les poursuivre hors de Prusse, jusqu'aux limites de cet empire. En même temps, le prince de Bismarck allait saisir les Chambres prussiennes d'autres propositions : obligation imposée aux évêques nouvellement nommés de prêter serment d'obéissance aux lois de l'Etat, et, par conséquent, à celles-là mêmes qui avaient été portées contre l'Eglise catholique; nomination des curés par les paroissiens dans les diocèses dont l'évêque est banni et dont le chapitre a refusé d'élire un vicaire capitulaire, etc., etc.

Ces divers actes n'avaient pas seulement pour effet de provoquer dans les rangs de l'épiscopat une inflexible résistance; ils resserraient, en outre, en un groupe plus compact, dans les Chambres prussiennes et au Reichstag, le parti

LE KULTURKAMPF CRITIQUÉ PAR NOS ÉVÊQUES o

catholique que les prochaines élections allaient renvoyer à cette dernière assemblée accru de trente à quarante voix et formant une centaine de membres. La lutte était donc loin de tourner à l'avantage du Chancelier, qui y mettait toute l'âpreté de son tempérament despotique. Certains de ses partisans eux-mêmes pensaient qu'il s'était embarqué dans une périlleuse aventure et regrettaient son manque de sang-froid. On conçoit que dans de pareilles circonstances il supportât impatiemment tout ce qui pouvait ressembler à un encouragement donné aux catholiques d'Allemagne. C'est cet encouragement que certains évêques de France, en des adresses ou des mandements rendus publics, leur avaient, très naturellement et très logiquement sans doute, mais imprudemment apporté.

Dans le courant du mois de novembre, les évêques de la province de Bourges, réunis en synode, avaient envoyé à ceux d'Allemagne une adresse dans laquelle ils les remerciaient du bel exemple donné par leur intrépide attitude. Vers le même temps paraissait une encyclique de Pie IX protestant contre la politique religieuse du prince de Bismarck. Une dizaine d'évêques s'étaient associés, en leurs mandements, à cette protestation. Mais deux d'entre eux l'avaient fait en des termes agressifs qui avaient été particulièrement remarqués. C'était Mgr Freppel, évêque d'Angers, et Mgr Plantier, évêque de Nîmes. Le premier montrait, en Prusse, « les ordres religieux poursuivis et traqués sans trêve ni merci; les évêques dépouillés du pouvoir le plus essentiel de leur charge, celui de nommer les pasteurs des âmes; des fonctionnaires s'arrogeant le droit de réglementer l'éducation des clercs, et, comme pour ajouter le ridicule à l'odieux, une secte minime (c'étaient les vieuxcatholiques) patronnée par l'État prussien... » L'évêque de Nîmes, après avoir rappelé le souvenir d'autres persécuteurs de l'Eglise catholique, ajoutait : « L'Allemagne de Bismarck a voulu continuer cette tradition de bassesse et d'immo-

ralité. Ah! les nobles évêques de Posen, de Cologne, de Paderborn, d'Ermeland et d'autres encore ne veulent pas marcher avec le pape de Berlin : eh bien, l'on se passera d'eux... » Le clergé vieux-catholique était appelé « une poignée de prêtres marqués au front du signe de la brute ou de celui de la rébellion, peut-être de l'un et l'autre ensemble ». L'auteur parlait encore de la « voracité hideuse avec laquelle l'Italie vient de se jeter sur le patrimoine de l'Eglise et de ses congrégations religieuses ». Ce langage violent était reproduit par Y Univers avec les commentaires les plus élogieux (1).

Outre que le prince de Bismarck devait être particulièrement irrité par toutes les marques de sympathie que les catholiques d'Allemagne pouvaient recevoir des pays étrangers, ces mandements épiscopaux lui fournissaient au bon moment le prétexte à récriminations contre la France, dont il avait besoin pour enlever au futur Reichstag le vote de la loi militaire. Il avait donc double raison de s'en montrer mécontent et de réclamer satisfaction. Nous allons voir qu'il ne s'en fit pas faute et qu'il sut jouer à merveille de cet incident.

Dans une lettre particulière datée du 26 décembre et adressée au duc Decazes,M. de Gontaut dépeignait les mauvaises dispositions de l'Allemagne et annonçait l'approche de l'orage :

(1) Une manifestation très respectable, mais non moins imprudente, inspirée cette fois par le patriotisme plus que par le sentiment religieux, s'était déjà produite au mois d'août précédent. L'évêque de Nancy avait invité, dans un mandement, les fidèles de son diocèse à prier pour la réunion à la France des provinces perdues. Pour s'exprimer à mots couverts et sans violence, la pensée n'en était pas moins claire. Le fait était d'autant plus grave que le diocèse de Nancy enfermait encore dans sa circonscription un certain nombre de paroisses qui avaient été annexées et que le mandement y avait été également lu du haut de la chaire. Le Chancelier se plaignit et notre ministre des cultes dut adresser un blâme à l'évêque.

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