DEFIANCES ALLEMANDES
« Mon cher ami,
« Je vous écrivais, dans ma dépêche du 16 courant, que le ton de la presse allemande s'était radouci à notre égard, depuis un mois environ, et que pourtant il ne fallait pas s'y fier. Cette réserve n'est que trop justifiée par les faits actuels. Les journaux allemands recommencent une campagne contre nous; la date en remonte à la condamnation du maréchal Bazaine (1). Les revues aussi bien que la presse périodique nous sont redevenues fort hostiles. J'ajoute que la reprise des hostilités me paraît coïncider avec le retour du prince de Bismarck à Berlin. C'est toujours le même thème, quelque peu fondé qu'il soit : nos armements, notre volonté persévérante de prendre notre revanche, notre ingérence dans les querelles religieuses du monde entier. Il vous est bien connu déjà : votre lettre du 16 me le prouve. La réponse, parfaite en tous points, que vous avez faite au comte d'Arnim, le langage que je ne cesse de tenir ici, tout devrait calmer les susceptibilités les plus ombrageuses, dissiper les aveuglements les plus incurables. Si nous ne réussissons pas, c'est donc que les terreurs sont bien plus affichées que réelles; et voilà ce qui m'inquiète. L'écho des pensées du gouvernement allemand et des conséquences qu'il est tout disposé à en tirer me revient par d'autres voies que la presse. Par une circonstance fortuite, j'ai eu connaissance, il y a deux jours, d'un propos grave, belliqueux, tenu par le maréchal de Moltke au frère du roi de Saxe, en prévision d'événements prochains, motivés, il est vrai, disait-il, par nos préparatifs de revanche. Je vous prie de garder pour vous cette confidence très secrète, mais certaine, qui m'a été faite.
(1) La condamnation du maréchal à la peine de mort avec dégradation militaire venait d'être prononcée le 10 décembre et commuée, le lendemain, en vingt années de détention avec dispense des formalités de la dégradation.
« J'ignore si M. de Broglie vous a raconté une conversation qu'il a eue, le 3 ou le 4 septembre, avec Orloff (1). Tout n'était pas également sérieux dans cet entretien; mais lorsqu'il lui a dit les mots suivants en parlant de Bismarck : « Ce qui est le plus singulier, c'est que connais- « sant, comme il le fait assurément, l'état de votre armée « (très belle assurément pour le peu de temps que vous « avez mis à la reconstituer, mais encore très imparfaite, « vous le savez), ayant sur tous les points de la France des « officiers prussiens en campagne pour le tenir au courant « de ce qui se passe dans vos régiments, il affecte de croire « que vous êtes sur le pied de guerre et prêts à fondre sur « l'Allemagne avec une force redoutable », cette fois, dis-je, il était très sérieux. Ce qui le prouverait au besoin, c'est que d'Arnim ne m'a pas caché ces mêmes préoccupations chez le Chancelier, et j'ai rapporté dans le temps à Albert de Broglie que le Roi avait dit à Bade : « La France réorga- « nise son armée sur un pied excellent ; dans deux ans elle « sera prête et nous fera la guerre. » Je suis sûr de ce propos.
« Toutefois, je dois mentionner une raison qui tendrait à diminuer notablement la portée des menaces du gouvernement allemand contre nous : les élections pour le nouveau Reichstag auront lieu le 10 janvier; de toutes parts on s'y prépare; la lutte sera vive. Le gouvernement l'emportera certainement; mais l'opposition catholique sera vraisemblablement représentée par une minorité très respectable. Les questions religieuses tiendront le premier rang dans le nouveau Parlement; mais il en est une autre qui n'est guère placée au-dessous de celles-là dans les préoccupations du gouvernement, je veux parler du vote du budget militaire. L'Empereur et le maréchal de Moltke y attachent
(1) Le prince Orloff, ambassadeur de Russie à Paris. Cf. Vicomte de Gontaut-Bibon, Mon Ambassade en Allemagne, pp. 388-391.