‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 40 sur 178 · PREMIER SYMPTOME D'HUMEUR · texte numérisé non relu

PREMIER SYMPTOME D'HUMEUR

cet isolement avec bonne humeur. La politique impérieuse du Chancelier avait amoncelé les nuages à l'horizon et les grondements de la presse bismarckienne annonçaient l'approche de l'orage. C'est sur la France qu'il allait éclater.

M. de Gontaut se trouvait en congé depuis le milieu du mois de février, retenu par un deuil de famille, lorsque le 5 mars, le marquis de Sayve, qui gérait l'ambassade en son absence, télégraphia au duc Decazes une nouvelle inquiétante. Depuis deux ou trois jours, les journaux officieux du prince de Bismarck rapportaient que l'administration française allait faire acheter dix mille chevaux en Allemagne pour la remonte et ils demandaient que le gouvernement en interdît l'exportation ; un décret dans ce sens venait de paraître. Cet incident, venant s'ajouter à la double démarche faite à Bruxelles et à Rome par le Chancelier, donnait, suivant le duc Decazes, à l'ensemble de la situation un caractère assez grave et il s'en montrait soucieux. Néanmoins, cet avertissement demeurait quelque temps isolé. Interrogé par un membre de l'Assemblée nationale sur les rapports entre la France et l'Allemagne, M. de Gontaut répondait que les dispositions de celle-ci n'étaient pas belliqueuses et qu'on pouvait espérer le maintien de la paix pour cette année; mais qu'il y avait deux choses qui ne nous permettaient pas de nous livrer à une sécurité absolue : les nerfs de M. de Bismarck et des imprudences de notre côté. « Sous ce dernier rapport, cependant, disait l'ambassadeur, j'ai peu de crainte; la politique du gouvernement et même de l'Assemblée est prudente et sage, et, dans ce pays, j'espère que tout le monde continuera à l'être. J'en aurais davantage du côté du prince de Bismarck dont on ne peut jamais pénétrer sûrement les desseins. En somme, néanmoins, la confiance l'emporte sur la crainte. »

Cette confiance fut bientôt mise à une nouvelle épreuve. C'est une mesure votée par l'Assemblée nationale, le

12 mars, au cours de la discussion sur la loi des cadres, et portant création d'un quatrième bataillon par régiment d'infanterie, qui fournit à la presse allemande un prétexte à dénoncer nos préparatifs de revanche et à jeter l'alarme. « L'accroissement du nombre des chefs de bataillon, a écrit le duc de Broglie, permettait de dégager l'encombrement que de trop nombreuses promotions faites pendant la guerre avaient amené dans les rangs des grades inférieurs, et donnait par là plus d'aisance et d'élasticité à l'avancement hiérarchique. Ce fut là notre pensée déterminante : toute autre, et principalement l'intention d'accroître par un détour la force numérique de l'effectif, fut étrangère à la majorité dont je fis partie (1). » Ajoutons que cette innovation se trouvait compensée par ce fait que la nouvelle loi réduisait de six à quatre le nombre des compagnies qui formeraient le bataillon, en sorte que la force réelle du régiment était plutôt diminuée.

Mais c'est sur les conséquences que cette réforme pouvait avoir en cas de guerre que se porta l'attention de nos voisins. A cet égard, il faut bien reconnaître que leurs assertions, quoique fort exagérées, n'étaient point tout à fait dénuées de fondement. Une augmentation de notre effectif de guerre était, en effet, à prévoir, car si le nombre des compagnies avait été réduit, on avait renforcé leurs cadres de mobilisation. La presse d'outre- Rhin, usant d'une argumentation simpliste, prétendait qu'un quatrième bataillon représentait mille hommes de plus par régiment en temps de guerre, et que, nos régiments d'infanterie étant au nombre de 144, c'était de 144,000 hommes que venait de s'accroître, d'un trait de plume, l'armée française, dépassant ainsi brusquement l'effectif des troupes allemandes. C'eût été vrai, si le renforcement des cadres de mobilisation

(1) Duc de Bboglib, La Mission de M. de Gontaut-Biron à Berlin, pp. 185-186.

Page 1