LE TON DE LA PRESSE ALLEMANDE
entretenir le public de nos projets de revanche et de nos préparatifs de guerre (1).
En même temps, elle mettait en circulation une théorie singulière qui donnait à ses menaces un caractère de gravité exceptionnelle. « Nous prétendons, écrivait le Berliner Tageblatt, que la Post était bien informée et que, ces jours derniers, il s'est produit dans les cercles gouvernementaux un courant belliqueux qui en partie dure encore. Nous répétons expressément : un courant dans les cercles gouvernementaux, et nous voulons marquer par là que les opinions sont divergentes. Sans être trop perspicace, on peut se douter que le vieil Empereur, fidèle à son caractère, voudrait conserver la paix jusqu'au dernier moment. Mais il a devant lui un parti belliqueux, belliqueux, non pas dans le sens du chauvinisme français, mais exclusivement en vue de la défensive. De très hautes autorités militaires sont tout à fait convaincues qu'une nouvelle guerre est immanquable, et elles pensent qu'un peu plus tôt vaudrait mieux qu'un peu plus tard. C'est ce qui explique comment on est arrivé à cette conclusion que, si la guerre est inévitable, il est préférable de prendre l'offensive que d'attendre une attaque. »
Les Annales prussiennes, une des revues les plus importantes et les plus estimées de l'Allemagne, ne raisonnaient pas autrement. Suivant elles, la récente loi des cadres avait certainement été votée par l'Assemblée nationale en vue d'une guerre plus ou moins prochaine. Sinon, elle eût été absurde, car elle dépassait de beaucoup les ressources durables de la France et le budget n'y pourrait suffire longtemps. « La question se pose donc : Devons-nous laisser l'ennemi se préparer jusqu'à ce que soit arrivé pour lui le moment favorable d'attaquer? Le prince de Bismarck a déjà
(1) Le 21 avril, le gouvernement français devait officiellement démentir le bruit qu'il venait d'acheter des chevaux en Bohême et du fourrage en Suisse.
répondu à cela... Si la France veut faire la guerre dans deux ans, nous serons peut-être obligés, dans l'intérêt de notre conservation personnelle, de la contraindre plus tôt à la lutte... Seul le Chancelier, avec l'aide de Moltke, peut décider quand le moment sera venu pour nous de donner le choix à la France entre le désarmement ou la guerre. » La même revue, revenant sur ce sujet, au mois de juin, après la crise, émettait cet aphorisme qui avait au moins le mérite de la netteté et de la franchise : « Le véritable agresseur n'est pas celui qui commence la guerre, mais celui qui la rend nécessaire. »
Ce n'étaient là, pourrait-on dire, que des propos de presse qui n'engageaient en rien le gouvernement. Mais, peu de jours après son entrevue avec M. de Bûlow, notre ambassadeur entendait développer ces mêmes principes par un personnage qui passait pour être un des hommes de confiance du prince de Bismarck et dont toutes les paroles prenaient, de ce fait, un caractère plus sérieux et, pour ainsi dire, plus officiel que des articles de revues ou de journaux. Il s'agit de la conversation, demeurée célèbre, qui eut lieu le 21 avril, à un dîner chez l'ambassadeur d'Angleterre, entre le comte de Radowitzet M. de Gontaut. Ce dernier ne se méprit pas sur l'importance des paroles qu'il venait d'entendre et, à peine rentré chez lui, il rédigea un compte rendu qu'il envoya au duc Decazes. Pour qui connaît l'esprit exact jusqu'au scrupule de M. de Gontaut, le soin méticuleux avec lequel il avait l'habitude de rédiger sa correspondance, les nombreux interrogatoires qu'il faisait subir à sa mémoire et dont ses brouillons portent la trace, il n'y a pas à douter que sa dépêche au ministre, écrite au sortir même de cet entretien fameux, ne le reproduise très fidèlement. Ce document, expédié sans retard par le duc Decazes à nos représentants auprès des principales cours d'Europe, était destiné à jouer un rôle important dans les événements qui allaient suivre.