M. DR RADOWITZ PARLE
« Ce soir, écrit M. de Gontaut, je dînais chez l'ambassadeur d'Angleterre, et, après le dîner, j'ai saisi une occasion de me rapprocher de M. de Radowitz et de causer avec lui. Je me félicite d'y avoir réussi, et pourtant, j'ai retiré de l'entretien une impression d'inquiétude. On peut être rassuré pour le présent; quant à l'avenir, au contraire, il est difficile de ne pas en être soucieux. Jusqu'où s'étendra ce présent? Quand commencera cet avenir? C'est également difficile à préciser.
« Je commençai par lui parler des préoccupations qu'avaient causées récemment des bruits de guerre, en m'étonnant des prétextes qui les avaient fait naître, et je lui rappelai l'entretien que j'avais eu à ce sujet, peu de jours avant, avec M. de Biilow. M. de Radowitz me répondit qu'il avait très présent à la mémoire cet entretien, car il avait fait l'objet d'un rapport adressé au Chancelier, dont ce dernier s'était montré satisfait et rassuré, impression que lui, Radowitz, avait partagée complètement.
« Tout cela est terminé, ajouta-t-il ; je puis vous dire qu'à « présent nous sommes tout à fait rassurés et, si je n'étais « pas autorisé à parler ainsi, je me tairais. Mais convenez « qu'il y avait pour nous de quoi nous inquiéter dans cette « formation d'un quatrième bataillon par régiment, surgis- « sant inopinément et sans en connaître les causes, que « vous avez depuis très bien expliquées à M. de Biilow. Un « peu après votre conversation, nous avons reçu des expli- « cations de notre attaché militaire qui s'accordent en «général avec votre langage; elles ont confirmé l'impression « qu'il nous avait laissée et, par conséquent, ont achevé de « nous tranquilliser. »
M. de Gontaut reprit alors les explications qu'il avait développées à M. de Biilow sur la loi des cadres, et, comme M. de Radowitz lui répétait que l'Allemagne était « complètement rassurée », il s'étonna de la persistance des journaux à suspecter nos intentions. Pourquoi, si l'on était tranquillisé
et si l'on désirait l'apaisement, permettre à ces derniers leurs provocations blessantes? Sans doute les nôtres ne montraient pas toujours toute la retenue désirable. Il fallait bien toutefois faire la part des tristesses et des irritations de la défaite. C'était là une circonstance atténuante que seuls nous pouvions invoquer. « Mais ni les journaux, « ni aucun parti, ni, en un mot, personne en France, con- « tinua l'ambassadeur, ne songe pour cela à faire la guerre... « Non, on ne prépare pas la guerre en France; on réorganise « l'armée, cela est vrai; et nous ne faisons du reste que « suivre l'exemple donné par vous; mais nos revers et « l'anéantissement de presque tous nos moyens de défense « en justifient assurément la nécessité. Il n'y a dans cette « réorganisation rien qui puisse vous donner à croire que « nous voulions rompre la paix. Vous pouvez, à cet égard, « être parfaitement tranquilles. »
M. de Radowitz avait écouté ces assurances avec des signes évidents d'adhésion. Parlant alors des violences de la presse allemande, il affirma qu'il ne fallait pas croire à une action réelle et toujours efficace du gouvernement sur la plupart des journaux. Puis, à propos de la direction que celui-ci pourrait leur donner en vue d'apaiser les soupçons ou les rancunes, il continua en ces termes, sur lesquels M. de Gontaut appelait tout particulièrement l'attention du ministre :
« Et cette direction elle-même du gouvernement, est-elle « aussi facile que vous le croyez? Que vient-on nous dire « sans cesse au nom des partis qui forment [en France] la « majorité? Vous êtes rassurés sur le présent, peut-être! « mais l'avenir, en répondez-vous? Pouvez-vous assurer « que la France, regagnant son ancienne prospérité, ayant « réorganisé ses forces militaires, ne trouvera pas alors des « alliances qui lui manquent aujourd'hui, et que ces ressen- « timents qu'elle ne peut manquer de nourrir, qu'elle con- « serve très naturellement pour la prise de ses deux pro-