‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 47 sur 178 · M. RADOWITZ PARLE TROP · texte numérisé non relu

M. RADOWITZ PARLE TROP

« vinces, ne la poussent inévitablement à déclarer la guerre « à l'Allemagne ? Et si nous avons laissé la France ressus- « citer, grandir, n'en avons-nous pas tout à craindre? Mais a si la revanche est la pensée intime de la France, — et elle a ne peut être autre — pourquoi attendre pour l'attaquer « qu'elle ait repris des forces et qu'elle ait contracté des « alliances? Convenez, en effet, que politiquement, philoso- « phiquement, chrétiennement même, ces déductions sont « fondées et de semblables préoccupations bien faites pour « guider l'Allemagne. »

« L'ambassadeur d'Autriche m'avait tout dernièrement fait connaître cette manière de voir à notre égard (1), mais jamais la pensée du Chancelier ne m'avait été exposée aussi clairement, aussi nettement et avec autant d'autorité; car, il n'y a pas à s'y tromper, si les préoccupations rapportées par M. de Radowitz ont été exprimées quelquefois au prince de Bismarck par des chefs de partis, — et il n'y a à cela rien d'invraisemblable — il est certain qu'elles appartiennent en propre au Chancelier, et la conclusion logique ne s'en tire que trop naturellement.

« La réponse à faire était délicate; non pas que j'éprouvasse le moindre embarras à rassurer M. de Radowitz sur nos sentiments actuels; — je l'avais déjà fait et il ajoutait évidemment foi à mes paroles — mais il allait plus loin : il scrutait l'avenir, il m'interrogeait à son sujet et il pouvait tirer de mes réponses des conséquences étrangères à mes pensées ou périlleuses pour nous. Ce que j'entrevoyais le plus clairement, c'était ce dessein qui hante les cerveaux des hommes d'Etat allemands : attaquer la France, qui ne peut que songer à la vengeance, avant qu'elle ait réparé ses forces, cette fois apparemment pour la ruiner irrémédiablement.

« M. de Radowitz avait été conduit dans le cours de

(1) Voir plus bas, pp. 189-190.

l'entretien à me dire, comme M. de Bùlow, mais avec plus d'énergie que lui encore, que la politique de la France visà-vis de l'étranger était irréprochable et que l'Allemagne non seulement reconnaissait que, depuis une année et plus, nos procédés avaient été des plus corrects, mais qu'elle avait, eu toujours à s'en louer. Je répondis à peu près en ces termes :

«Vous reconnaissez que notre politique est sage, modérée, « complètement à l'abri de toute espèce de reproche; vous « n'avez donc aucun motif de nous inquiéter en ce moment « et de vouloir nous faire la guerre. Eh quoi! cela ne vous « suffît pas? et parce qu'un jour vous prévoyez que vous « aurez à notre sujet des inquiétudes que vous n'avez « pas en ce moment, vous vous mettriez en mesure « de nous faire dès aujourd'hui la guerre? Mais veuillez « examiner une doctrine pareille : si elle était pratiquée « universellement, le monde ne verrait pas un seul jour de « paix, et la guerre ne cesserait de désoler le globe tout « entier! Ce que l'on vous dit à notre sujet peut également « se concevoir pour toutes les autres puissances. Aujour- « d'hui, par exemple, vous êtes en paix avec la Russie; « vous pouvez cependant avoir des raisons de la redouter « un jour, et à vos yeux ce serait un motif suffisant pour « l'attaquer!

« — Oh! interrompit Radowitz, ce ne serait pas la même « chose. Pourquoi penserions-nous à faire la guerre à la « Russie avec qui nous n'avons cessé d'entretenir des rap- « ports excellents? Il n'en est pas ainsi de la France : trop « souvent nous avons été en guerre avec elle. Il y a deux « cent cinquante ans qu'elle a ravagé le Palatinat et enlevé « l'Alsace à l'Allemagne.

« — Oh! pour le coup, m'écriai-je, si vous remontez aussi « haut, il n'y a pas de raison pour nous arrêter, et je vous « rappellerai, à mon tour, que c'est de votre pays qu'aux « quatrième, cinquième et sixième siècles, sont venues les

« incursions de peuples allemands qui ont ravagé la Gaule. « Mais, pour parler plus sérieusement, je ne parviens pas à « comprendre pourquoi, par la raison que nous avons été « souvent en guerre les uns contre les autres, vous la recom- « menceriez aujourd'hui, lorsque vous avouez vous-même « que nous ne vous donnons actuellement aucun sujet de « la faire. Il ne s'agirait donc pas de venger les injures du « présent, mais de nous attaquer pour certaines éventua- « lités. Or, les éventualités ne sont pas des certitudes; le « temps peut les modifier et en empêcher souvent la réalisa- « tion. S'appuyer exclusivement sur elles serait vraiment « injustifiable, et, puisque tout à l'heure vous invoquiez à « l'appui de vos raisonnements le motif de chrétiens, laissez- « moi vous dire que ce sont des procédés pareils qui seraient «bien peu chrétiens. Qui peut prévoir l'avenir? Il y a « beaucoup de questions à l'horizon des intérêts européens. « La guerre n'est pas, grâce à Dieu, le seul moyen de les « résoudre. Qui sait si des circonstances, encore imprévues « à l'heure où nous parlons, ne donneront pas ouverture à « de certains arrangements, en leur imprimant une effîca- « cité que la guerre ne leur donnerait pas? Ce n'est pas la « revanche qui occupe les esprits en France. Le pays tra- « vaille; il est tout entier à ses affaires; il met tous ses soins, « toutes ses pensées à la politique intérieure. Je vous le « répète : rien dans notre organisation militaire n'est fait « en vue de l'offensive et aucune preuve de ce genre n'existe « chez nous.

« — Vous me donnez cette assurance pour cette année, « reprit M. de Radowitz, avec quelque apparence d'incré- « dulité; mais me la donneriez-vous pour l'année pro- « chaine?

« — Oui, certainement, et pour plus encore. Non, nous ne « voulons pas vous faire la guerre et nous ne pensons pas à « la faire plus tard. »

«L'entretien avait duré près d'une heure; je vous en

rapporte les points les plus saillants; il se termina par quelques phrases obligeantes, que me dit M. de Radowitz, sur l'utilité de m?, présence à Berlin et de mon intervention dans ces affaires délicates (1).

« J'ai gardé de cet entretien un sentiment d'inquiétude, que vinrent malheureusement confirmer des impressions analogues m'arrivant de plusieurs côtés. Le comte de Welsersheimb, plénipotentiaire militaire d'Autriche, est sur le point de quitter Berlin par suite de sa nomination à un autre emploi. Son prochain départ permet à son langage d'être moins circonspect que d'habitude; d'ailleurs, ses dispositions pour la France sont amicales. Ayant dû prendre congé de beaucoup de militaires, il a causé avec presque tous de la situation actuelle; il la trouve tendue, faite pour nous imposer une très grande prudence, et nous conseille de parler le moins possible de notre réorganisation militaire; mais il lui semble que le gouvernement allemand veut exercer sur nous une pression et une intimidation, pour nous décider à modifier notre dernière loi des cadres, ou, en tout cas, à diminuer l'essor de notre réorganisation. Du reste, il ne croit pas à la guerre pour cette année. L'ambassadeur d'Angleterre me disait hier soir : « La crise est passée, mais on reste convaincu que votre « organisation militaire est menaçante pour l'Allemagne. » Enfin un Russe, qui, après avoir rempli dans la diplomatie un rôle d'une certaine importance, occupe à la cour une position élevée et qui entretient avec la famille impériale d'anciennes et amicales relations, m'a dit : « Ce que j'ai « entendu m'inquiète ; soyez sur vos gardes. » Au langage

(1) M. de Radowitz avait dit : « Nous sommes charmés d'avoir avec vous ces explications. Si vous aviez été ici plus tôt, les choses n'auraient pas pris le développement qu'elles ont pris, et nous aurions été les uns et les autres rassurés plus tôt. » De même, un conseiller aux affaires étrangères, félicitant l'ambassadeur de son retour à Berlin, ajoutait : « Vous êtes l'homme de la paix. »

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